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Si ce livre d’Amin Maalouf n’est pas une publication récente son intérêt demeure grand puisqu’il apporte un éclairage riche et bienvenu sur la question de notre identité. Le regard de l’auteur a la distance et la profondeur nécessaire à l’approche d’une interrogation essentielle pour chacun : qui suis-je ? 

 Présentation d’Amin Maalouf.
Amin Maalouf est né à Beyrouth en 25 février 1949, d’une famille originaire de la montagne libanaise. Il passait pendant son enfance 9 mois à Beyrouth et 3 mois au village. Sa mère était de tradition francophone et catholique, alors que son père était protestant anglophone. Cette appartenance paternelle est plus compliquée et est évoquée dans « Le rocher de Tanios », publié en 1993.
Il a fait des études de sociologie et d’économie, avant de travailler pour le quotidien An-Nahar. Il doit s’exiler en 1976 suite à l’éclatement de la guerre au Liban. Sa femme et ses trois enfants le rejoignent quelques mois plus tard.
Il atterrit donc en France, et va peu à peu découvrir que sa patrie est l’écriture. « Les autres patries ne sont que des lieux d’origine, l’écriture est le lieu d’arrivée. »(1)  Il écrit son œuvre en français. Son premier livre, Les Croisades vues par les Arabes, est un essai historique, publié en 1983. En 1986, suit son premier roman Léon l’Africain. Ce premier roman publié ancre sa conviction que sa vie sera consacrée à l’écriture. Sa bibliographie s’étoffe dans les années suivantes Samarcande (1988), Les Jardins de lumière (1991), Le Premier siècle après Béatrice (1992), Le Rocher de Tanios (1993, Prix Goncourt), Les Échelles du Levant (1996), Les Identités meurtrières (1998), Le Périple de Baldassare (2000), L’Amour de loin (2001, un livret d’opéra, rédigé juste après la publication des identités meurtrières. Cet opéra a été créé en 2000 au festival de Salzbourg et a ensuite connu une tournée mondiale), Origines (2004), Adriana Mater (2006) et Le Dérèglement du monde (2009).
S’il ne s’engage pas politiquement, Amin Maalouf considère que chacun de ses livres est un combat « Contre la discrimination, contre l’exclusion, contre l’obscurantisme, contre les identités étroites, contre la prétendue guerre des civilisations, et aussi contre les perversités du monde moderne, contre les manipulations génétiques hasardeuses… » À ce titre, les identités meurtrières,  est un essai au cœur des combats, des thèmes centraux de son œuvre. Amin Maalouf a poursuivi dans l’une des voies principales tracées dans cet essai et a présidé, en 2007-2008, à la demande de la Commission Européenne, un groupe de réflexion sur le multilinguisme, qui a produit un rapport intitulé « Un défi salutaire. Comment la multiplicité des langues pourrait consolider l’Europe. » (2)
Il est docteur honoris causa de l’Université catholique de Louvain (Belgique), de l’American University of Beirut (Liban), de l’Université de Tarragone (Espagne), et de l’Université d’Evora (Portugal).

 

Problématique
Amin Maalouf, dans Les Identités meurtrières questionne le rapport des Hommes avec leur identité, ou plutôt avec leurs identités. Il montre en effet que l’identité est parfois conçue comme une appartenance unique, comme s’il y avait « une seule appartenance qui compte » (p.8). Alors qu’elle est pour lui plus complexe: « En tout homme se rencontre des appartenances multiples » (p. 10).
La première façon de comprendre, de concevoir l’identité, est meurtrière. « C’est ainsi que l’on ‘fabrique’ des massacreurs » (p.11). Elle est la cause plus profonde de tous les conflits humains. La grande erreur est alors de confondre l’identité à une appartenance.
Alors que la seconde serait une façon d’ « apprivoiser la panthère ». Cette autre façon de concevoir l’identité permet de surmonter les enjeux de modernité, de dépasser une éventuelle uniformisation due à la globalisation grâce à leur diversité.

 

Mon identité, mon appartenance
La question de l’identité est primordiale pour la philosophie: « Connais-toi toi-même! » (p.15). Amin Maalouf tente d’en proposer une définition simple: « Mon identité, c’est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne » (p. 16).
Cette identité est le fruit de la rencontre de nombreux éléments, le cours de la vie décidant de leur agencement. « À toutes les époques, il s’est trouvé des gens pour considérer qu’il y avait une seule appartenance majeure, tellement supérieure aux autres en toutes circonstances qu’on pouvait légitimement l’appeler « identité ». Ce repli a d’ailleurs lieu le plus souvent lorsque l’une de ces caractéristiques est attaquée. L’identité est une matière vivante qui se replie alors sur l’une de ses appartenances. « L’identité d’une personne n’est pas une juxtaposition d’appartenances autonomes, ce n’est pas un ‘patchwork’, c’est un dessin sur une peau tendue; qu’une seule appartenance soit touchée, et c’est toute la personne qui vibre. » (p. 34)
L’identité est donc composée de ses appartenances. Celles-ci peuvent être de natures différentes. Peu d’entre elles sont déjà présentes à la naissance. L’auteur nous parle ici en particulier de la question du genre: « Bien que ce ne soit évidemment pas l’environnement social qui détermine le sexe, c’est lui néanmoins qui détermine le sens de cette appartenance; naître fille à Kaboul ou à Oslo n’a pas la même signification, on ne vit pas de la même manière sa féminité, ni aucun autre élément de son identité… » (p. 31) Les éléments biologiques sont donc bien surdéterminé par le milieu, ils perdent leur statut d’absolu. Les autres éléments de l’identité, les autres appartenances vont être plus relatives.
Nous naissons donc avec quelques rares appartenances, et nous en acquérons de plus nombreuses au cours de la vie. Le problème, qui est aussi l’enjeu du livre, est que lorsque l’une d’entre elle est blessée, nous allons nous y reconnaître. Cette appartenance va envahir l’identité entière, elle va devenir hégémonique. La guerre peut commencer, l’identité peut devenir meurtrière.
Mais nous pouvons aussi renverser cette hypothèse: si nous acceptons d’avoir une identité composée, des appartenances diverses, nous ne nous retrouverons jamais du côté des fanatiques (p. 45), et nous vivons de ce point de vue là une époque plein d’espoir, une époque qui a pour propriété d’avoir fait de tous les hommes des migrants et des minoritaires (p. 47).

 

Quand la modernité vient de chez l’autre (p.55)
Pour argumenter son propos, pour l’étayer par l’exemple, Amin Maalouf nous propose de nous intéresser au monde arabe. Il nous rappelle dans un premier temps, que « lorsqu’un acte répréhensible est commis au nom d’une doctrine, quelle qu’elle soit, celle-ci n’en devient pas coupable pour autant; même si elle ne peut être considérée comme totalement étrangère à cet acte » (p. 58) et que toutes les doctrines ont pu déraper. Le combat de l’auteur est contre l’idée qu’il aurait, « d’un côté une religion – chrétienne – destinée de tout temps à véhiculer modernisme, liberté, tolérance et démocratie, et de l’autre une religion – musulmane- vouée dès l’origine au despotisme et à l’obscurantisme. » (p. 66)
Mais plus profondément, ce qu’il faut considérer, c’est que l’influence des religions sur les peuples est régulièrement exagérée, et celle des peuples sur les religions négligée. Les religions ont subie des modifications, n’ont pas provoqué les mêmes comportements selon les lieux et les époques. « Les sociétés sûres d’elles se reflètent dans une religion confiante, sereine, ouverte; les sociétés mal assurées se reflètent dans une religion frileuse, bigote, sourcilleuse » (p.75).
Il convient donc de reconsidérer l’histoire récente, celle où « une civilisation a pris les rênes de l’attelage planétaire dans ses mains. Sa science est devenue la science, sa médecine est devenue la médecine, sa philosophie est devenue la philosophie. » (p. 82). Mais ce n’est pas en soi une domination, le terme de fécondation est préféré. Les moyens techniques le permettant, « l’humanité était mûre pour l’éclosion d’une civilisation planétaire; l’œuf était prêt à être fécondé, l’Europe occidentale l’a fécondé » (p. 83).
Ce fait est plus important pour comprendre le monde arabe que l’islam en tant que tel. On peut voir en France des mouvements de méfiance vis-à-vis de ce mouvement de globalisation. La question devient: « Comment éviter que certains aient l’impression d’avoir tout perdu, de n’avoir plus rien à perdre, et en viennent à souhaiter, à la manière de Samson, que l’édifice s’écroule, Seigneur! Sur eux et sur leurs ennemis? » (p. 87)
S’ensuit un descriptif des différents moments de modernisation de l’Egypte: celle de Muhamad-Ali, vice-roi d’Égypte qui raisonnait en terme de dynastie et d’État, puis de Nasser et du nationalisme et ce n’est qu’à partir de 1970 que le fondamentalisme religieux a eu une audience conséquente.

 

Le temps des tribus planétaires
Amin Maalouf s’intéresse ensuite à la période actuelle, à l’air du temps. Celle d’après la chute du communisme (comme une victoire des religions?), mais aussi celle de la crise de l’Occident, du modèle dominant.
Nous sommes dans une période où les connaissances progressent de plus en plus vite, et où la propagation des connaissances va bien plus vite encore (p. 104) ce qui a une tendance à effacer les frontières. Mais la réaction humaine est double : un renforcement du besoin identitaire et « en raison de l’angoisse existentielle qui accompagne des changements aussi brusques, un renforcement du besoin de spiritualité » (p. 106). Au-delà de cette réaction, il y a une tentative de synthèse entre le besoin d’identité et l’exigence d’universalité.
Le rêve d’Amin Maalouf est que nous arrivions à un monde « où le besoin de spiritualité serait dissocié du besoin d’appartenance » (p. 110). « Par quoi pourrait-on remplacer aujourd’hui l’appartenance à une communauté de croyants? » (p.110)
L’appartenance à une vision globale, humaniste suscite la méfiance. Plutôt qu’un aboutissement de la mondialisation, il y a l’émergence d’une nouvelle approche de la notion d’identité, comme une composition. Il y a bien une universalité à promouvoir : celles des « droits inhérents à la dignité de la personne humaine » (p. 123). Mais la spécificité de chaque culture peut en même temps être préservée par exemple au travers de la cuisine et de bien d’autres aspects de la culture quotidienne. Une coutume est respectable tant qu’elle respecte les droits fondamentaux.

 

Apprivoiser la panthère
La panthère, le désir d’identité « ne doit être traité ni par la persécution ni par la complaisance, mais observé, étudié sereinement, compris, puis dompté, apprivoisé » (p. 165). Amin Maalouf poursuit dans cette dernière partie un objectif plus restreint: « essayer de comprendre de quelle manière ladite mondialisation exacerbe les comportements identitaires, et de quelle manière elle pourrait un jour les rendre moins meurtriers. » (p. 139) Dans ce but, il incite sur une nécessaire réciprocité. « Il serait désastreux que la mondialisation en cours fonctionne à sens unique, d’un côté les « émetteurs universels », de l’autre les « récepteurs »; d’un côté « la norme », de l’autre « les exceptions »; d’un côté ceux qui sont convaincus que le reste du monde ne peut rien leur apprendre, de l’autre ceux qui sont persuadés que le monde ne voudra jamais les écouter » (p. 143).
Un lieu de la culture est exemplaire de cette diversité et de cette réciprocité, celui de la langue. « La langue a vocation à demeurer le pivot de l’identité culturelle, et la diversité linguistique le pivot de toute diversité. » (p. 153) Amin Maalouf fait ici une proposition concrète, en termes d’éducation : « toute personne a besoin […] de trois langues. La première, sa langue identitaire; la troisième l’anglais. Entre les deux, il faut obligatoirement promouvoir une deuxième langue, librement choisie. […] La langue de cœur, la langue adoptive, la langue épousée, la langue aimée… » (p. 162).
Ceci est un des outils pour que chacun puisse « s’identifier, ne serait-ce qu’un peu, au pays où [il] vint et à notre monde d’aujourd’hui » (p. 183)  et avoir le sentiment d’appartenir aussi à l’aventure humaine.

 

Conclusion – discussion
Amin Maalouf réussit à nous parler d’un sujet complexe et sensible avec beaucoup de talent, de douceur et d’humanité. Cet essai a l’avantage de ne pas s’adresser à une assemblée d’expert, mais à l’ensemble le plus large de personne au travers d’une langue à la fois simple et belle.
J’en retiens notamment deux formules particulièrement évocatrices: « L’identité d’une personne n’est pas une juxtaposition d’appartenances autonomes, ce n’est pas un ‘patchwork’, c’est un dessin sur une peau tendue; qu’une seule appartenance soit touchée, et c’est toute la personne qui vibre. » (p. 34) et « Pour aller résolument vers l’autre, il faut avoir les bras ouverts et la tête haute, et l’on ne peut avoir les bras ouverts que si l’on a la tête haute. »
Ce livre étant écrit en 1998, Amin Maalouf n’a pu voir les mutations en train de se produire notamment dans les médias. La montée d’Internet et, par exemple, des téléphones portables qui font aussi caméra sont potentiellement en train de transformer toute personne en producteur de contenu culturel. “Nous allons passer d’une civilisation de média chaud et de spectateurs froids à une civilisation de média froids et de spectateurs chauds” (3) . Ces mutations peuvent porter la contribution de chacun à la culture de tous.
 

Benoît Batailler

Notes :

1) ** Lire l’entretien d’Amin Maalouf avec Egi Volterrani  ** 
2) ** Lire le rapport **
3) Mashall Mac Luhan Understanding Media: The Extensions of Man, McGraw-Hill, New-York, 1964
 

 

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