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873VoieInfinieEric Fuchs, professeur honoraire de l’Université de Genève, spécialisé en éthique et auteur de « Le désir et la tendresse – Pour une éthique chrétienne de la sexualité » (1) vient de publier « Et c’est ainsi qu’une voie infinie » (2), un ouvrage plus personnel qui dresse un bilan de foi et, à l’heure des Droits de l’homme, dit sa conviction que les valeurs morales et universelles soient rapportées à une transcendance, « à autre que soi ». Le texte qui suit est un court extrait de deux interviews accordées par l’auteur à François Sergy pour Radio Réveil (3).

 

François Sergy : Dans « Et c’est ainsi qu’une voie infinie » vous faites découler l’éthique de la foi. De quelle manière ?

873DesirEric Fuchs : L’éthique, c’est la prise en compte de la responsabilité conférée au croyant lorsqu’il comprend l’amour de Dieu et ce qu’il implique dans sa vie quotidienne, concrète, sexuelle, économique, politique, etc. C’est aussi le travail que doit faire l’Eglise – et qu’elle fait plus ou moins bien ? pour tirer les conséquences concrètes de la découverte fondamentale de l’Evangile.

FS : Comment vous êtes-vous investi dans ce champ théologique ?

EF : Tout à fait par hasard ! Je suis bibliste d’origine et il m’est arrivé deux choses.
La première, c’est que les méthodes mises en évidence dans les recherches sur le Nouveau Testament m’ont peu à peu profondément ennuyé ! La seconde : j’étais alors directeur du Centre Protestant d’Etudes à Genève, et j’ai remarqué que les gens qui venaient au Centre pour travailler sur des questions théologiques nous posaient souvent des questions d’éthique. Par exemple : comment élever ses enfants ? Quel bon usage faire de son argent ? Comment faut-il voter ? Etc. J’ai donc décidé de faire un doctorat en éthique et je suis devenu professeur dans cette matière (quasiment délaissée à l’époque). A la longue je me suis passionné pour le sujet. C’est une discipline absolument fondamentale, non seulement parce qu’elle donne des fondements mais parce que dans la société d’aujourd’hui, pour l’homme d’aujourd’hui, ces questions sont devenues absolument décisives. Comment vivre sa vie sexuelle ? Ses rapports à l’argent ? Au pouvoir ? Comment élever ses enfants quand ils sont soumis à de si nombreuses tentations ? Or, Dieu a des choses à dire dans ce domaine. Et il devient peut-être urgent de le rappeler.

FS : Vous parlez d’une éthique fondée sur la Bible, mais elle ne donne pas de recettes !

EF : Non certes, la Bible n’est pas un livre de recettes. J’ai d’ailleurs beaucoup travaillé la question du « Comment fonctionne l’autorité de la Bible en matière d’éthique ? » C’est essentiel pour ne pas tomber dans cette forme de fondamentalisme qui consiste à choisir des versets et à les considérer comme des réponses à prendre à la lettre.

FS : Dans un ouvrage plus ancien, 873Ethique« L’éthique chrétienne. Du Nouveau testament aux défis contemporains » (4), n’avez-vous pas écrit justement qu’il n’y a pas de morale chrétienne ?

EF : Une morale est toujours organisée sur des valeurs qui s’ordonnent en un système. Je dis qu’il n’y a pas de morale chrétienne en ce sens qu’il n’y a pas vraiment de système qui apparaît dans les textes bibliques, pas plus que dans l’histoire de la tradition chrétienne. Il n’empêche qu’il y a toujours eu dans le christianisme une tension entre le souci de rendre les choses systématiques, au risque de succomber à la tentation d’un moralisme légaliste, et la vérité de l’Evangile qui nous rend attentif à la spécificité des situations et des personnes. La phrase que vous avez citée, la première de l’ouvrage, a valeur de boutade ; il s’agit d’alerter le lecteur sur une espèce de paradoxe, à savoir que nous parlons de quelque chose que l’on ne peut pas ériger en un système clos. La preuve, c’est que lorsque nous ouvrons le Nouveau Testament nous ne nous trouvons pas devant une seule éthique, mais bien face à plusieurs propositions. Cette même morale chrétienne va varier suivant les circonstances, les données, et le contexte, même si fondamentalement et sur le fond, elle ne change pas. C’est sa forme d’expressivité qui est adaptée. Et c’est cela qu’il est important de reconnaître.

FS : Vous distinguez une double fonction dans l’éthique, pouvez-vous la rappeler ?

EF : Oui. On a, dans la langue française, la chance de disposer de deux mots analogues : la morale et l’éthique.

FS : Mais on n’aime guère la morale !

EF : Non, et il faudrait peut-être la réhabiliter ! Disposant de deux termes, j’ai distingué deux fonctions : l’une que j’appelle fonction de régulation, celle qui dicte des règles de comportement permettant de vivre à peu près correctement les uns avec les autres. C’est le domaine de la morale et il est très important, on le voit aujourd’hui où tant de secteurs du vivre ensemble sont branlants. Mais se satisfaire des règles de morale est un peu court. Il faut que la morale se réfère elle-même à des valeurs qui la fondent. Or qu’est-ce qui fonde la morale ? Réfléchir et s’interroger sur ses fondements est du domaine de l’éthique. Cette distinction, qui joue sur les deux niveaux, est utile car elle permet et de ne pas quitter le terrain concret, celui de la morale et, en même temps, de ne pas s’en tenir à des recettes mais de toujours se demander : « Au nom de quoi ou de quelle valeur je parle ou j’agis ainsi ? Qu’est-ce qui justifie mes actes ? » L’éthique pose la question de la justification fondamentale de mes choix.

FS : Une référence à des valeurs fondamentales, n’est-ce pas ce qui manque aujourd’hui ?

EF : Oui et on en parle. Voyez les débats autour des droits de l’homme, par exemple, ils sont intéressants. A chaque fois qu’on aborde ces droits on est obligé de revenir sur ce qui les fonde. Ce besoin est évident.

FS : Vous, pour les fonder, vous les référez à Dieu, à une transcendance ?

EF : Oui, pour moi c’est évident. Autrement ces lois ne sont que le fruit d’une sorte de consensus social. Si rien d’autre ne les fonde, si elles ne s’appuient pas sur quelque chose qui dépasse, qui transcende le consensus social, le jour où le consensus change les droits changent. Prenons un exemple : Supposez que 55% des suisses votent pour autoriser la torture, cela justifierait-il la torture ? Sur le plan juridique ce serait légal puisque 55% des suisses l’approuveraient, ce serait légitime du point de vue du droit. Mais ce ne serait pas légitime du point de vue des valeurs et il faudrait combattre le résultat de ce vote. Pendant la seconde guerre mondiale ceux qui se sont dressés contre le fascisme au risque de leur vie ont affirmé des valeurs qu’ils jugeaient supérieures aux lois fascistes et au nom desquelles ils se sont donné le droit de critiquer une politique inhumaine à leurs yeux mais qui ne l’était pas aux yeux des 80% ou 70% d’allemands qui, à l’époque, suivaient Hitler. Il y a bien un débat de fond entre ces deux niveaux : les règles morales et ce qui les fonde.

FS : Peut-on, avec les droits de l’homme et du citoyen, se retrouver sur des valeurs humanistes communes à toutes les religions ou à toute l’humanité ?

EF : Plus ou moins. C’est un grand débat. Si c’est le cas, tant mieux, mais quand je vois ce que donne la grande éthique universelle à laquelle rêve Hans Küng par exemple, je trouve le résultat un peu court. Pour moi la question de la morale ne peut avancer vers des solutions que lorsqu’elle se réfère à une éthique qui s’interroge sur les valeurs fondamentales.

FS : Vous vous distinguez de Max Weber. Pouvez-vous vous expliquer courtement ?

EF : Weber fait une distinction entre l’éthique de responsabilité et l’éthique de conviction. C’est une manière comme une autre de sérier les choses. J’avais travaillé sur ces deux notions au départ. Et j’en suis peu à peu arrivé à mieux distinguer entre éthique et morale. Ce qui manque chez Weber, à mon sens, je le dis très humblement car c’est un grand penseur, c’est la dialectique, le rapport entre ces deux niveaux : la responsabilité et la conviction. Cette dialectique, qui est absolument indispensable, manque un peu. Ces deux niveaux sont à poser en même temps et de façon critique, l’un par rapport à l’autre. Il faut que l’éthique critique la morale lorsqu’elle manque de fondement, mais il faut également que la morale critique l’éthique lorsqu’elle manque d’approche concrète des choses de la vie, de « concrétude ». Par exemple, on fait de grands discours sur les droits de l’homme mais on se soucie peu d’en vérifier la réalité concrète sur le terrain. En pratiquant ainsi on n’est pas dans la dialectique que je souhaite maintenir constamment entre morale et éthique.

FS : Merci.873EFuchs

Propos d’Eric Fuchs recueillis par François Sergy

Notes :

(1) Edition 1999 – Labor et Fides/Albin Michel.

(2) Edition 2009 – Labor et Fides.

(3) Radio Réveil et Paroles de Vie, ** Voir le site **  

(4) Edition 2003 – Labor et Fides.

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