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Christian Pradel, nous offre ici une réflexion, philosophique et théologique, éclairante et pertinente sur la double nécessité de trouver un sens à nos vies et de faire lien ensemble.

En quête de sens ou de lien ?

À lire un certain nombre d’ouvrages qui réfléchissent sur le fonctionnement de nos sociétés, sur la complexité des phénomènes de vie qui en découlent, à écouter les médias qui tissent, souvent imparfaitement, une vision des modes de vie, à réfléchir sur ce qui constitue notre quotidien et nos expériences archivées, il y a quelque chose qui m’interroge. J’ai du mal à définir ces contours, sa forme exacte. Il est présent dans mon ministère, dans les projets que je forme et mets en place, dans mes pensées, dans mes écrits. Pour le rendre plus visible et explicite je poserai une question. Elle soulève deux aspects importants de la foi et la spiritualité chrétienne. Est-ce la question du sens de la vie, de ma vie ou celle de faire lien, c’est-à-dire créer du lien avec Dieu, avec les autres, qui est importante pour une authentique vie chrétienne ? Question de sens ou de cohésion ?
Cette nécessité du lien entre individu, ressentie fortement par les humains, doit être contrebalancée en s’affranchissant de la peur de l’autre qui s’est inévitablement installé et que nos temps incertains ont remise au goût du jour. Sans parler de cette peur d’être relié à Dieu parce que les représentations souvent faussées de Dieu ont amené beaucoup à le considérer comme indigne, voire comme mort et non avenu.

De quel ordre est cette question ? De l’ordre philosophique, théologique, biblique ? Je pense qu’elle touche à tous ces domaines. Les différentes spécialités touchant aux compétences scientifique, philosophico-politique, religieuse, abordent cette question et parfois sont en rivalité, surtout entre la démarche philosophique et religieuse.

Je me souviens de ce film, « Over The Top », où l’acteur Sylvester Stallone joue la vie d’un routier au grand coeur, et participe à un championnat de bras-de-fer. Et on voit toute une série de gros bras s’affrontant, allant jusqu’à tordre les ligaments de l’adversaire quand l’un gagne son match. Belle métaphore qui représente la compétition entre le philosophe et le religieux (le théologien). Ils luttent afin de gagner le match pour la vérité. Les diverses rationalisations s’affrontent. Chaque rationalisation consiste à vouloir enfermer la réalité dans un système cohérent. Corinne Pieters, enseignante à l’université de Paris-V, estime que la philosophie est “une nécessaire alternative à la parole psy” 1. Ne serait-elle pas aussi une alternative à la parole spi (spirituelle) Ce bras-de-fer entre le philosophe et le religieux est bel et bien entamé. C’est la lutte du sens ! Mais une autre lutte est aussi engagée, celle du lien. Continuons.

La philosophie n’est pas morte comme certains le prévoyaient. Nous trouvons maintenant dans nos kiosques à journaux un bimestriel dont le titre « philosophie » est assez évocateur de la tendance. Tous les sujets de sociétés et concernant l’individu sont traités. Le philosophe Alain définit la philosophie comme “une évaluation exacte des biens et des maux ayant pour effet de régler les désirs, les ambitions, les craintes et les regrets” 2. Ne pourrions-nous pas dire que cette évaluation est aussi du ressort de l’analyse biblique concernant les passions des hommes ? Certainement, mais la méthode diffère. Voilà donc la raison du bras-de-fer. Le philosophe Gilles Deleuze n’a pas tort lorsqu’il dit que faire de la philosophie c’est créer des concepts en fonction des problèmes qui se posent aujourd’hui. Créer un concept et constituer un problème n’est pas une affaire de vérité ou de fausseté. C’est une affaire de sens. Il y a des problèmes qui n’ont pas de sens et d’autres qui en ont un. “Faire de la philosophie, c’est constituer des problèmes qui ont un sens et créer les concepts qui nous font avancer dans la compréhension et la solution du problème” 3. C’est probablement dans cet esprit-là que Michel Foucault pense que la philosophie se définit comme étant la politique de la vérité 4.

Un problème fondamental me semble être attaché à notre société post-culturelle (postmoderne, postchrétienne), c’est celui de la déliquescence du sens et du lien. Ces deux notions partent en brèches lorsqu’on les considère concrètement. Ce qui structure la condition de notre constitution humaine est atteint. Cette question du sens et du lien forme la matrice de la recherche des sciences sociales, des sciences cognitives et des diverses psychologies. L’existence de ces différentes compétences aide à saisir “la complexité de notre humanité. Comme l’écrit Edgar Morin, la complexité est un mot problème et non un mot solution” 5. Où donc trouver une solution qui nous permette de vivre, conscient de cette complexité ? La Parole de Dieu est la clé. Elle n’explique pas la complexité, elle donne seulement les outils aidant à construire notre vie complexe. Ne nous trompons pas d’objectif. Elle est la vérité. Ce qui est important en mentionnant la vérité, c’est qu’elle est l’écho d’une production de la vie, d’une vie complète. Seul le Christ peut nous faire rentrer dans cette dimension de vie.

Apporter un sens à la vie était sous-jacent aux expressions de ma vie de foi : Donner un sens à mon action, témoigner en dévoilant et démontrant le sens de ce qui constitue la réalité de ma vie chrétienne. Et maintenant, un autre champ de vision est ouvert accompagnant celui du sens. C’est celui de faire lien. Il s’agit de créer et de vivre le lien. Quel lien s’agit-il ? Le lien avec l’autre. Je parle donc de relation. Elle est avec Dieu, avec l’homme. En fait, il s’agit de rencontrer. La rencontre est de l’ordre du lien qui donne sens. La rencontre appelle à l’échange réciproque des affects, à l’ouverture vers l’extérieur ; ce dehors qui nous entoure et qui nous structure. L’amitié, la confiance, sont des expressions du dehors, qui s’ouvrent sur le dehors et qui communiquent et consolident au-dedans des puissances d’agir comme « la joie substantielle » comme ces fruits de l’Esprit dont nous parle Paul 6 (amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi) et qui sont les reflets de ce mouvement dedans/dehors. Nous vivons dans cette dimension-là.

Mais à y regarder de plus prêt, je décèle dans les Saintes Ecritures cette même « matrice » du lien et du sens. C’est avec plein d’intelligence qu’elles dégagent une vision de vie associant ces deux notions. Je comprends comment concrètement la vie en Christ est une vie qui fait sens et lien. Si les deux sont liés par une réciprocité nécessaire, il me semble que nous vivons une époque qui appelle pour commencer à « faire lien » afin que « faire sens » ait du sens.
À l’heure où je finis d’écrire ces lignes, je viens de recevoir un livre de Régis Debray et Claude Geffré 7 — où ils abordent un chapitre traitant du même sujet : « Entre ‘‘faire sens’’ et ‘‘faire lien’’ : comment définir le religieux ». Etrange coïncidence mais qui montre la prise de conscience de cette question !

« Mais par–dessus toutes ces choses revêtez–vous de l’amour, qui est le lien de la perfection…Celui qui acquiert du sens, aime son âme ; et celui qui prend garde à l’intelligence, c’est pour trouver le bien. »8

Christian Pradel

1 Bimestriel « Philosophie » n° 2, p18
2 Alain, Eléments de philosophie, Gallimard/folio-essais, p21
3 Gilles Deleuze, Abécédaire, H comme histoire de la philosophie, Ed Montparnasse,2004
4 Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, Seuil /Gallimard, octobre 2004, Paris p5
5 Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Edition du Seuil, Avril 2005, Paris, p10
6 Epître aux Galates, Chapitre 5 verset 12
7 Régis Debray et Claude Geffré, Avec ou sans Dieu ? Le philosophe et le théologien, Bayard, 2006, Paris, 159 p
8 Colossiens chapitre 3 verset 14 et Proverbes chapitre 19 verset 8

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