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Défiance ou confiance ?
Quel style de relation ? Quelle société ?

On peut s’interroger sur le style de relation qui prévaut dans telle société, dans telle microsociété. C’est la question que s’est posée en historien et en sociologue Alain Peyrefitte dans un livre intitulé la « Société de confiance » (1). L’auteur a mené de pair une carrière politique et l’écriture de livres dont la réflexion socio-politique a éveillé l’attention, ainsi : « Quand la Chine s ‘éveillera »(1973) ou « Le mal français » (1976).
Dans un avant-propos, il nous dit le fil conducteur de sa recherche. « Mon mémoire pour le diplôme d’études supérieures m’avait fait explorer « le sentiment de confiance ». En 1948, je déposai en Sorbonne un, ou plutôt deux sujets de thèse (principale et complémentaire) : Phénoménologie de la confiance ; Foi religieuse et confiance. » Voici le point de départ d’une interrogation qui a suscité un itinéraire de recherche à travers des rencontres, des voyages, des publications. Et, 46 ans plus tard, Alain Peyrefitte a soutenu en Sorbonne une thèse sur « La société de confiance ».
Cet itinéraire, nous dit-il, s’est appuyé sur une conviction : « Que le lien le plus fort et le plus fécond est celui qui repose sur la confiance réciproque…tandis qu’à l’inverse, la défiance stérilise ». et, de là, il s’est interrogé sur les facteurs du développement économique. « La connaissance du tiers-monde m’a convaincu que le capital et le travail considérés par les théoriciens du libéralisme traditionnel, ainsi que par les théoriciens du socialisme, comme les facteurs du développement économique, étaient en réalité des facteurs secondaires ; et que le facteur principal qui affectait d’un signe plus, ou d’un signe moins, ces deux facteurs classiques, étaient un troisième facteur, que j’ai appelé il y a vingt ans : « le tiers facteur immatériel », autrement dit le facteur culturel. Pour mettre en évidence le caractère déterminant de ce facteur, Alain Peyrefitte a étudié l’histoire économique de l’Occident au cours de ces quatre dernier siècles. Il montre ainsi comment et pourquoi, à partir du XVII siècle, L’Europe nordique s’est substituée à l’Europe latine comme foyer d’innovation et de modernité. Et il analyse le partage entre une Europe « romaine » qui entre en déclin économique et une Europe des « Réformes protestantes » qui prend son essor « en terme d’une affinité élective entre un comportement socio-économique spontané et un choix confessionnel ».
A partir de cette analyse, Alain Peyrefitte met en évidence deux types de société qui ne sont bien évidemment jamais à l’état pur.
« La société de défiance est une société frileuse, gagnant-perdant ; une société où la vie commune est à somme nulle, voire à somme négative (« Si tu gagnes, je perds ») ; société propice à la lutte de classes, au mal vivre national et international, à la jalousie sociale, à l’enfermement, à l’agressivité de la surveillance mutuelle. La société de confiance est une société en expansion gagnant-gagnant (« Si tu gagnes, je gagnes »), société de solidarité, de projet commun, d’ouverture, d’échange, de communication ».
Cette approche met en évidence l’importance du style de communication qui prévaut dans une société. On peut en analyser les conséquences. Ainsi un lien apparaît entre un climat de confiance et différentes formes de créativité. Récemment encore, un article paru dans le Monde (2) illustre cette relation. Il met en évidence le succès de l’entreprise japonaise Toyota, devenue le premier constructeur international mondial. L’auteur attribue cette réussite au système de relation sociale mis en œuvre dans cette entreprise : « les dirigeants de Tokyo ont mis en œuvre trois principes essentiels : le développement personnel des salariés, la lutte permanente contre le gaspillage et la capacité de chacun à résoudre les problèmes et à participer à l’amélioration des produits ».
Cherchons donc à mieux comprendre les facteurs qui influent sur un style de relation.

Les relations dans le travail.

A cet égard, le récent livre de Thomas Philippon : « Le capitalisme d’héritiers » (3) est particulièrement éclairant. Comme l’indique le sous-titre, il met en évidence « La crise française du travail ». A partir de différentes enquêtes, l’auteur établit un constat : « Si les français ont le désir de travailler et si les rigidités institutionnelles n’expliquent qu’une petite partie du problème, alors comment se fait-il qu’il y ait une crise du travail en France ? Ma thèse est celle d’une crise des valeurs collectives : une crise non pas du désir individuel de travailler, mais de la capacité de travailler ensemble. En effet, la France est le pays développé où les relations de travail sont les plus mauvaises, à la fois du point de vue des dirigeants d’entreprise et du point de vue des employés » (p.20).
On note par exemple qu’on ne trouve en France que peu d’entreprises nationales dans les 20 premières entreprises « où il fait bon travailler ». Globalement en Europe, les relations sociales sont les meilleures en Autriche, au Danemark et en Suède, et les plus mauvaises en Grèce, en France et en Italie. Une analyse comparative fait ressortir que les difficultés à créer des conditions de travail constructives ont « des effets néfastes non seulement sur la vie des entreprises, mais aussi sur le chômage et l’emploi, et finalement sur le bien être des individus et la richesse nationale » (p. 71).
Thomas Philippon nous montre l’origine de cette situation à travers une analyse historique à laquelle nous renvoyons le lecteur. Le capitalisme familial et le phénomène bureaucratique se sont imposés en France. « Si ces modes d’organisation permettent de minimiser les conflits, ils limitent la délégation d’autorité et le renouvellement des élites managériales. Or, à long terme, ce sont sans doute les deux facteurs les plus importants pour établir la confiance et la coopération dans le travail » (p.48).
Que faire ? L’auteur propose quelques pistes d’évolution. Et, comme tout se tient, il met en valeur l’importance de l’éducation : « Apprendre à travailler en groupe et participer à la vie d’une organisation devrait se faire dès le plus jeune âge (p.105). Ainsi, la transformation dans les styles de relation est une œuvre de longue haleine. Nous sommes tous concernés !

Les relations interculturelles.

Nous savons aussi combien le style de relation affecte également la vie urbaine et notamment la vie dans les quartiers multiethniques. C’est pourquoi il faut saluer la publication en français d’un livre d’Amartya Sen, prix Nobel d’économie, sous le titre : « Identité et violence » (4). En effet, cette personnalité indienne, enseignant dans de prestigieuses universités britanniques et américaines, a su construire une pensée à partir des cultures dont il se nourrit.
Dans un monde traversé par les échanges et les migrations, des réflexes de peur et d’agressivité se développent dans certains pays en nourrissant la xénophobie et les fondamentalismes. La France est affectée, elle aussi, par ce genre de réactions. L’unité nationale est invoquée comme bouclier protecteur, mais en prenant alors une forme rigide en opposition à d’autres images potentiellement totalitaires, elle participe elle-même au conflit.
A partir d’une grande culture et de beaucoup d’expérience, Amartya Sen dénonce les identités closes. A partir d’exemples concrets, il montre que nous sommes nombreux à exercer des rôles différents et à participer à des cultures diverses. « Nous sommes tous, à titre individuel, liés à des identités disparates en fonction de nos origines, de nos liens avec les autres ou de nos activités sociales »(p.49).
Ce regard qui met en valeur la pluralité des cultures auxquelles nous participons rejoint l’approche du sociologue français, Bernard Lahire, auteur d’un livre sur « l’homme pluriel » (5) : « Dans des sociétés où les hommes vivent souvent simultanément et successivement des expériences socialisatrices hétérogènes et parfois contradictoires, chacun est inévitablement porteur d’une pluralité de dispositions, de façons de voir, de sentir et d’agir … Ainsi, de différentes façons, une pluralité de mondes et d’expériences s’incorpore au sein de chaque individu » ( couverture).
Sur une autre scène et sur un autre registre, Amartya Sen développe la même approche. « La liberté qu’a chacun de se construire, par delà les blocs, grâce à la multiplicité de ses appartenances, est peut-être le seul recours contre la violence… Le plus grand espoir d’harmonie dans notre monde troublé repose sur la pluralité de notre identité », qui peut seule nous rassembler et nous aider à lutter contre les divisions violentes et contre l’idée d’une ligne de partage intangible à laquelle nous ne pourrions, soit disant, manquer de nous soumettre. L’humanité que nous avons en partage est brutalement remise en cause dès lors que nos différences se trouvent réduites à un système de catégorisations univoques » (p.42).

Le message de l’Evangile.

Le message de l’Evangile s’adresse à notre personnalité toute entière et il nous appelle à établir des relations positives avec tous ceux qui nous entourent. « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous », dit Jésus, « faites-le vous-même pour eux » ( Mat 7/12, Luc 6/32). Dans son livre sur « Le mouvement de Jésus » (6), le sociologue et historien, Gerd Theissen, nous montre comment cette exigence, déjà présente dans le monde antique sous une forme localisée, a été promue par l’Evangile, dans une portée générale et une visée dynamique. A cet égard, la parabole du bon samaritain est emblématique (Luc 10/25-37). Nous sommes appelés à aller au delà des frontières religieuses, nationales, sociales.
Dans un chapitre particulièrement original sur « la vision sociale du mouvement de Jésus (p.273-344), Gerd Theissen nous montre comment le message de Jésus a travaillé les mentalités. Et, ainsi, à partir d’une théorie de l’agression et de la frustration, il met en évidence les différentes stratégies mises en œuvre par le mouvement de Jésus confronté à l’agressivité ambiante.
En analysant les textes évangéliques, le sociologue-historien nous permet de comprendre : 1) comment le mouvement de Jésus a cherché à inciter à l’action sans stimuler l’agressivité 2) comment il a géré l’agressivité qui croît inévitablement dans des périodes de crise (p. 301-326).
Gerd Theissen nous montre comment à partir d’un relatif échec dans la société judéo-chrétienne, le mouvement de Jésus s’est ensuite répandu dans la société romano-hellénistique en s’y transformant et en y rencontrant un réel succès. La « révolution des valeurs » commencée dans le mouvement de Jésus s’est poursuivie dans le christianisme primitif. « L’impulsion qui révolutionnait les valeurs a été codée dans un changement en profondeur d’une symbolique religieuse ». Dans la période relativement tranquille qui dura jusqu’au début du IIIè siècle après Jésus Christ, cette symbolique est parvenue à s’enraciner dans une organisation stable.
L’entrée de la religion chrétienne dans le régime impérial a ensuite transformé la donne. Dans son livre : « Le christianisme, ce qu’il est et ce qu’il est devenu dans l’histoire » (7), le théologien Hans Küng décrit remarquablement les ambiguïtés de la chrétienté (8) et les compromissions auxquelles elle a donné lieu.
On peut étudier la manière dont le message évangélique est demeuré actif et a contribué à influencer les relations humaines. A cet égard, comme le montre, entre autres, Alain Peyrefitte, la réactivation de ce message dans les Réformes protestantes a engendré des transformations importantes dans les sociétés concernées : l’apparition de la démocratie, le développement économique, l’essor des sciences et des techniques (9). Comme au temps de la « révolution des valeurs dans la société romano-hellénistique, dans ce contexte nouveau, le message évangélique a eu un impact social et culturel considérable.
La situation varie ainsi selon les moments de l’histoire. On pourrait ainsi s’interroger sur la période actuelle.

Aujourd’hui en France.

Cependant concrètement ici et maintenant en France, quels enseignements pouvons-nous tirer de ce parcours de lecture ?
Tout d’abord, si l’on prend comme référence la société de confiance, l’évolution de la France vers ce style de relation, a été ralentie par un héritage contraire. En annexe de son livre, Alain Peyrefitte donne à cet égard un certain nombre d’informations significatives où la France se trouve dans une position intermédiaire, par exemple dans le domaine de la corruption, c’est à dire de la morale des affaires. Le livre de Thomas Philippon va dans le même sens lorsqu’il montre le retard français en ce qui concerne la satisfaction au travail.
Nous sommes aujourd’hui dans une situation de transition. Comme le montre le livre de Henri Mendras : « La seconde Révolution Française » (10), la société française a profondément changé depuis les années 60. Elle a ainsi participé à l’évolution internationale. Différents indicateurs témoignent d’une évolution vers un désir de relations moins convenues, comme par exemple la multiplication des associations. Mais, en même temps, on peut attribuer à un déficit de confiance, les craintes qui se manifestent dans certains milieux vis à vis du monde extérieur.
Comme l’a montré Alain Peyrefitte, le développement de la société de confiance est lié à un « éthos » culturel, lui-même fortement connecté à des dispositions religieuses et spirituelles. A cet égard, la France a subi l’influence d’une institution religieuse hiérarchique héritée de la chrétienté, ou comme le dit Hans Küng du « paradigme catholique romain médiéval ». Pendant tout le XIXè siècle encore, deux sociétés se sont opposées en France : celle qui descendait de « l’Ancien Régime » et celle qui était issue de la Révolution Française. Face à un héritage totalitaire, des mouvements animés par l’inspiration évangélique, ont commencé à transformer le style de relation à l’intérieur du milieu catholique. Le concile Vatican II a ouvert les portes à une transformation majeure. Mais on doit constater que le centre même de l’Institution s’inscrit encore dans une conception quasiment monarchique comme l’écrit l’historien français Jean Delumeau : « Il est nécessaire de libérer la parole des fidèles, de remplacer par une organisation souple et décentralisée un pouvoir conçue sur le modèle de la monarchie absolue de l’Ancien Régime qui n’a pas de justification théologique et n’est plus en phase avec la société actuelle » (11). Cependant, si les problèmes de communication sont particulièrement prononcés dans le secteur catholique, l’ensemble des Eglises est également concerné. Des sociologues anglais et américains ont évoqué la manière dont des Eglisepourtant beaucoup moins marquées par l’héritage de la Chrétienté, étaient souvent perçues en terme de « société de contrôle ». En France également, des progrès sont à réaliser !
Cependant, partout, l’Esprit de Dieu suscite des voies nouvelles. De nouveaux visages d’Eglise apparaissent. Ce renouvellement débouche, entre autres, dans le courant de l’Eglise émergente (12).
Sur un registre politique, dans cette période marquée par des campagnes électorales, la question posée me paraît être celle des voies les meilleures pour développer en France une société de confiance, car c’est ce genre de société qui est le mieux à même de permettre à notre pays de s’inscrire pleinement dans le concert international. Entrons ensemble dans le XXè siècle ! Or les processus de changement appellent le dialogue et l’écoute. A cet égard, et sans entrer dans des considérations partisanes, il nous paraît que l’approche des « Débats participatifs » a été une innovation socio-culturelle importante. Pour le reste, à chacun de juger. Pour notre part, nous pensons qu’un objectif de changement ne peut être atteint efficacement qu’à travers un processus de communication politique qui permette l’expression de la pluralité et des flux réciproques.
Sur un registre plus personnel au sein des relations quotidiennes, la confiance se gagne à travers une attention empathique, l’écoute, le dialogue. On sait combien les attitudes personnelles influent sur le climat de travail. Témoins a publié des témoignages à ce sujet (13). Aujourd’hui comme hier, le message évangélique nous inspire et nous interpelle dans le champ de nos relations.

Jean Hassenforder
28 05 2007

(1)Peyrefitte (Alain). La société de confiance. Essai sur les origines et la nature du développement. Odile Jacob, 1995.
(2)Lemaitre (Frédéric). Pourquoi Toyota n’est pas français ? Le Monde, 26 mai 2007, p.2
(3)Philippon (Thomas). Le capitalisme d’héritiers. La crise française du travail. Seuil, 2007 (La République des idées)
(4)Sen (Amartya). Identité et violence. L’illusion du destin. Odile Jacob, 2007.
(5)Lahire (Bernard). L’homme pluriel. Les ressorts de l’action. Nathan, 1998.
(6)Theissen (Gerd) . Le mouvement de Jésus. Histoire sociale d’une révolution des valeurs. Cerf, 2006 .
(7)Küng (Hans). Le christianisme. Ce qu’il est et ce qu’il est devenu dans l’histoire. Seuil, 1999
(8)Hassenforder (Jean). Faire Eglise en post-chrétienté. Hokhma, N°89, 2006, p. 54-74 (Site Témoins, recherche , perspectives) . Mise en perspective du livre de Stuart Murray : Post-Christendom (Paternoster, 2004).
(9)Alexander (Denis). Science et foi. Evolution du monde scientifique et des valeurs éthiques. Préface du Professeur Didier Sicard . Editions Frison-Roche, 2004. Cette remarquable mise en perspective de l’évolution scientifique comprend un éclairage sur le développement des sciences et des techniques dans l’Angleterre du XVIIè et XVIIIè siècles.
(10)Mendras (Henri). La Seconde Révolution Française 1965-1984. Gallimard, 1994 (folio essais).
(11)Delumeau (Jean). Guetter l’aurore. Un christianisme pour demain. Grasset, 2003. (Citation p. 260).
(12)A propos de nouvelles formes d’Eglise. Perspectives missionnaires, 2006/1, p.5-65 (Cf : Hassenforder (Jean). Une perspective comparative sur l’Eglise émergente : La Grande-Bretagne en mouvement. La France en attente. p.42-51). Le groupe de recherche de Témoins a publié de nombreux articles sur cette question (www.temoins.com).
(13)Une expérience professionnelle dans les télécoms. Récit de Pierre. Site Témoins. Repères, témoignages.

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