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De fait, c’est la deuxième hypothèse qui est aujourd’hui validée par la plupart des sociologues. Ainsi Danièle Hervieu-Léger peut-elle écrire : « On avait imaginé que l’avancée de la rationalité allait disqualifier les croyances traditionnelles, mais on s’aperçoit aujourd’hui qu’en fait, si la modernité entraîne l’extension d’une rationalité scientifique et technique « désenchantée », dans le même temps, en générant de grands changements, elle développe d’énormes incertitudes qui favorisent le maintien et même un extraordinaire développement des croyances. Le fait nouveau, c’est que les grandes églises ne sont pas en mesure de fournir des canaux, des dispositifs organisateurs de ces croyances » (1).

Le changement intervenu au cours du dernier demi-siècle dans l’usage des termes religion et spiritualité traduit un déplacement significatif. Dans la première moitié du XXe siècle, la religion paraissait détenir le monopole de la spiritualité tandis que l’église avait la haute main sur la religion. Dans les années 60, nous dit un observateur anglais, Edward Bailey, l’influence de la « religion organisée » décline. C’est alors que le terme spiritualité se répand et occupe le devant de la scène en profitant des critiques portées aux institutions religieuses (2). Le terme spiritualité évoque une réalité plus ouverte et moins dogmatique, plus égalitaire et moins hiérarchique.
Le débat récent à propos de la constitution européenne a montré que cette évolution s’étendait bien au-delà de la Grande-Bretagne. Aujourd’hui, le terme spiritualité revêt une acception très large et recouvre également le vécu religieux. Quelles sont donc les aspirations spirituelles du grand public ? On disposait jusqu’ici de peu de données sur ce sujet. C’est pourquoi les résultats d’une enquête anglaise en ce domaine éclairent l’ensemble du champ (3). David Hay et Kate Hunt ont réalisé une recherche qualitative et quantitative pour comprendre la spiritualité des gens qui ne vont pas à l’église. Le dispositif comprenait à la fois des expressions de groupe, des interviews en profondeur et un sondage à l’échelle nationale. Ces chercheurs ont pu ainsi répondre à quelques questions fondamentales.
? Comment les gens comprennent-ils le mot spiritualité ?
? Quel est le contenu de leur expérience spirituelle ?
? Comment leur spiritualité est-elle reliée à la religion ?
? Quelle relation y a-t-il entre leur vie spirituelle et l’Évangile tel qu’ils en perçoivent la présentation dans les églises ?
? Quels sont les moments où à la lumière de leur spiritualité, ils entendent la voix des églises comme pertinente et positive ou bien d’une façon négative ?

Les expériences spirituelles, quelles extensions ?

Dans l’enquête nationale, les chercheurs ont demandé aux enquêtés s’ils avaient vécu un certain nombre d’expériences spirituelles ou religieuses. La même question avait été posée treize ans auparavant en 1987. Or, alors que la fréquentation des églises continue à baisser en Grande-Bretagne, on enregistre une augmentation considérable du pourcentage des personnes ayant conscience d’avoir vécu personnellement ce genre d’expérience. Ce pourcentage passe en effet de 48% à 76% d’un échantillon national où les pratiquants religieux ne sont plus qu’une petite minorité.

(en pourcentage par rapport à l’échantillon)
Expériences vécues 1987 2000
Perception d’un dessein providentiel 29% 55%
Conscience de la présence de Dieu 27% 38%
Conscience d’une réponse à la prière 25% 37%
Conscience d’une présence sacrée dans la nature 16% 29%
Conscience d’une présence des morts 18% 25%
Conscience d’une présence du mal 12% 25%

Alors que la pratique dominicale ne concerne plus que 8% de la population et a baissé de 20% en 10 ans, les augmentations constatées dans cette enquête ont un caractère spectaculaire. À quels facteurs peuvent-elles être attribuées ? Les chercheurs avancent une explication. Ces hausses considérables pourraient être attribuées à une chute de la censure sociale. Aujourd’hui, les gens se sentiraient davantage « autorisés » à exprimer de telles réalités.

Les expressions de la quête spirituelle.

Cependant, à travers l’analyse des interviews en profondeur, on constate une grande difficulté d’expression dans la description de l’expérience spirituelle. Une formule revient souvent : « something there », il y a là quelque chose…
Trois groupes apparaissent.
? Parmi les plus âgés, il y a ceux qui ne vont plus à l’église, mais vivent en chrétiens
? D’autres sont en forte opposition aux églises en raison d’expériences malheureuses
? D’autres encore n’ont jamais eu de relations avec les églises et se sont construit une théologie personnelle en fonction de sources variées.

Les reproches aux églises traduisent souvent une grande déception. On mentionne ainsi : un contrôle excessif, une ambiance du passé, une incapacité à prendre en compte toute la vie humaine. Il reste parfois des points de contact comme la participation occasionnelle à des célébrations ou une appréciation positive de l’espace intérieur offert par certaines églises.

Dans l’ensemble le monothéisme est encore la référence principale. Les paramètres dans lesquels les gens expriment leur spiritualité s’inspirent encore, au moins à un niveau inconscient, d’un discours chrétien auquel viennent s’ajouter des idées venues d’autres sources, par exemple les religions orientales. Cependant il s’agit rarement d’un Dieu trinitaire et la référence à Jésus provient surtout de personnes qui ont eu un arrière plan chrétien.

La présentation actuelle du message chrétien par les églises se heurte à des incompréhensions sur un certain nombre de points comme l’image de Dieu, la transcendance, les interprétations vis-à-vis de la souffrance.

Perspectives.

Quels enseignements pour la France peut-on tirer à partir de cette recherche ?

Dans un article sur la religion en Europe (4), le sociologue français Yves Lambert, établit une comparaison entre les différents pays européens et dégage quelques tendances générales. Si les contextes sont différents, il y a néanmoins des points de ressemblance entre la Grande-Bretagne et la France, notamment en ce qui concerne le déclin des institutions religieuses. On ne peut pas généraliser les données acquises dans la recherche britannique, mais on peut néanmoins se demander si elles ne confirment pas un mouvement décrit par Yves Lambert dans les termes d’« un développement d’un religieux hors piste chez les sans religion » (4a). « Le développement de cette religiosité autonome, diffuse, détachée du christianisme est sans doute le phénomène le plus original. On semble le reconnaître aussi chez une partie des chrétiens non pratiquants. Il transparaît à travers les variables religieuses les moins typiquement chrétiennes : le fait de « prendre un moment pour prier, pour méditer, pour la contemplation ou quelque chose comme cela, la croyance en la vie après la mort qui peut inclure des conceptions très variées, la croyance en un Dieu « sorte d’esprit ou de force vitale »— Ce spirituel autonome se répand surtout à partir des jeunes générations et dans les Pays-Bas où il arrive à 54% des sans religion de « prier, méditer ».
La recherche anglaise nous permet d’aller beaucoup plus loin dans le questionnement. À la fin de son article, Yves Lambert s’interroge sur les facteurs qui peuvent expliquer le retournement de certaines tendances.
De fait, faute de données, il ne peut confirmer ses hypothèses et il doit convenir que « pour aller plus loin dans la réflexion, il faudrait faire de grandes enquêtes pour entretenir et renouveler les questions des sondages afin de mieux comprendre ce qui se trame dans les subjectivités » (4b). La recherche britannique vient répondre à cette attente. Elle nous incite à développer des monographies sur tous les thèmes évoqués.

La recherche de David Hay et Kate Hunt nous permet de mieux cerner le concept de spiritualité.. Dans une précédente étude auprès d’enfants (5), David Hay avait mis en valeur une disposition de base énoncée dans les termes de « relational consciousness », c’est-à-dire une sensibilité à la relation. Dans les conclusions de cette recherche, il revient sur cet aspect. La « conscience relationnelle » est un fondement de l’approche religieuse. Elle s’oppose à un individualisme égocentrique et, à cet égard, comme chrétien, David Hay montre en quoi cette disposition peut contribuer à des démarches communes entre les personnes animées par une attention au prochain, qu’elles soient dans les églises ou hors église.

Cette recherche fait apparaître les contours du contentieux existant entre beaucoup de gens et les églises. Des images négatives apparaissent. Il est bon qu’elles puissent être exprimées. Il va de soi que la situation est comparable en France où à travers l’histoire, l’institution catholique a été fortement contestée.

En décrivant le processus de l’enquête, les chercheurs montrent combien les personnes interviewées rencontrent des difficultés pour exprimer les réalités spirituelles. Elles manquent de ressources langagières adéquates. En jouant le rôle d’écoutant, l’enquêteur les a aidé à s’exprimer, d’une part en les encourageant à enfreindre une censure sociale, d’autre part en leur permettant de développer un langage. Cette capacité d’écoute nécessaire dans la recherche paraît aussi la condition de la construction d’un langage commun dans un dialogue où le chrétien puisse témoigner de sa foi. « C’est une expérience très émouvante d’entendre quelqu’un se débattre avec les mots pour exprimer de timides intuitions en cherchant une expression appropriée dans les ressources culturelles qui lui sont disponibles » (3a).

Les auteurs de la recherche discernent l’œuvre de l’Esprit Saint dans ce processus. « Nous avons été attentifs à la manière selon laquelle Dieu, le Saint-Esprit est déjà en train de communiquer avec les gens qui, pour une raison ou une autre, se tiennent éloignés de l’église institutionnelle ».

Jean Hassenforder
Témoins. Groupe de recherche.
Mars 2003

(1) Hervieu-Léger (Danièle), L’autonomie croyante. Questions pour les églises. Témoins, n° 134, mars-avril 2001, pp. 12-13
(2) Bailey (Edward), What has spirituality got to do with the church? The Bible in transmission, summer 1999, pp. 6-7
(3) Hay (David), Hunt (Kate), Understanding the spirituality of people who do not go to church. A report on the findings of the adults’ spirituality project at the University of Nottingham. Rapport d’enquête. August 2000. Cette enquête doit paraître sous forme d’un livre.
Voir aussi : Hay (David), Spirituality and the unchurched. Bible in transmission, summer 1999, pp. 4-5. 3a p. 5
(4) Lambert (Yves), Religion. L’Europe à un tournant, Futuribles, n° 277, juillet-août 2002, pp. 129 – 159 ; 4a p. 155 ; 4b p.159
(5) Hay (D.), Nye (R.), The spirit of the child. London, Harper Collins, 1998.

Références: Groupe de recherche “Témoins”

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