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Émergence d’une culture nouvelle

Dans un article récent (1), un chercheur américain, Wade Clark Roof, nous montre comment les générations, nées aux États-Unis depuis 1945 (2), ont suscité le développement d’une nouvelle culture caractérisée par des valeurs “post matérialistes”: souci de l’environnement, réhabilitation du féminin, approche globale de la personne. Ces jeunes générations vivent aujourd’hui dans un univers pluraliste, caractérisé par la prégnance des médias. Très instruites, elles participent également au milieu de la connaissance (“knowledge class”) qui traite l’information et s’engage à plein dans le processus d’internet. Ces générations manifestent un esprit de curiosité, une quête de vérité. c’est pourquoi WC Roof emploie à leur sujet le terme de “seekers”, c’est-à-dire de chercheurs existentiels.
Le phénomène dépasse, on le voit, la révolte antiautoritaire des années 60 et 70. Si cette époque a été marquée par l’émergence du renouveau charismatique, elle a été aussi le point de départ d’un esprit de recherche qui se détourne des institutions religieuses traditionnelles.
Les églises protestantes classiques et, à moindre degré, les communautés catholiques et juives ont perdu une partie importante de ces tranches d’âge. Celles-ci, pour une part, s’installent dans une forme privatisée de religion et, pour une autre part, ont rejoint des églises évangéliques, suffisamment créatives pour répondre à leurs préoccupations. On trouve également dans ces générations des personnes faisant écho au Nouvel Âge.
Aujourd’hui, une portion de ces générations atteint la cinquantaine, une période que les psychologues désignent comme propice à une réflexion accrue sur l’existence. Au total, si ces générations se sont développées dans une ambiance américaine, elle s’inscrivent dans une conjoncture internationale et, par leur position dans l’univers des techniques et des médias, elles participent à une avant garde culturelle. C’est dire combien cette évolution devrait nous questionner.

 

Valeurs et attitudes nouvelles

En 1988 et en 1995, WC Roof a mené une grande enquête sur les valeurs et les croyances de la génération des “baby boomers“, c’est-à-dire des américains nés durant l’après-guerre de 1946 à 1962 (3). Elle fait ressortir un esprit d’exploration très largement répandu. Elle met aussi en valeur une grande mobilité de ces personnes dans le choix des églises et une forte exigence vis-à-vis des institutions (3a). Au total, l’enquête montre une forte aspiration spirituelle se marquant dans des attitudes actives et auto-formatrices au sein d’un milieu ayant maintenant une position importante dans la société américaine.

 

À culture nouvelle, propositions nouvelles

Les aspirations spirituelles de cette génération sont en phase avec un ensemble de critiques contemporaines vis-à-vis du dualisme corps-esprit, de la bureaucratisation rationaliste de la société, des structures religieuses patriarcales et du manque d’expression de la personne dans sa totalité. En réponse à ce courant culturel, une gamme très variée de “productions religieuses” s’est développée, notamment des ressources (livres, vidéo, sites internet, etc…) et des communautés nouvelles. Grâce au dynamisme de certains secteurs du milieu évangélique, de nouvelles églises sont apparues pour répondre aux préoccupations de cette tranche d’âge. Ces églises, appelées parfois “seeker churches” (églises pour personne en recherche) offrent une atmosphère tolérante et une grande variété de propositions permettant des cheminements diversifiés. Elles innovent dans le style d’expression et de communication, notamment en ce qui concerne la musique. Dans l’environnement proposé, elles rompent avec la symbolique religieuse traditionnelle. Elles sont bien souvent non dénominationnelles et évitent ainsi le poids des coutumes encombrantes. Ces églises sont amicales et attentives aux besoins. “C’est la religion du peuple, plutôt que le fait de perpétuer une tradition religieuse ancienne et distante” (4).

 

Une interpellation pour les chrétiens français

En France aussi, comme dans d’autres pays occidentaux, un changement culturel majeur est intervenu au cours des dernières décennies. Les générations nées après 1945 se sont, en majorité écartées des propositions religieuses dominantes. Une enquête réalisée à l’intention des Semaines Sociales de France fait ressortir l’éloignement des générations les plus jeunes (5). À la question: estimez-vous bien connaître les valeurs de l’Évangile, 20% des plus de 65 ans répondent positivement mais seulement 10% des 35 à 65 ans et 5% seulement des moins de 35 ans.
De fait, l’image de l’institution religieuse dominante n’est pas positive et entretient l’éloignement (5a). On assiste aujourd’hui à une érosion continue de la population catholique. Dans un article récent (6), René Bréchon exprime la situation en ces termes: “les jeunes générations étant beaucoup moins religieuses et intégrées au catholicisme que les plus vieilles, au fur et à mesure que les générations âgées sont remplacées par des plus jeunes, de manière progressive, mais nette, les taux des catholiques déclarés décroissent et les sans religion montent” (6a).

Au total, il en résulte ainsi un recul de la référence à la foi chrétienne. Cette situation interpelle toutes les églises. Quelles sont les démarches et les propositions à l’échelle de cet enjeu majeur?
En fait, si l’évolution des mentalités entraîne une modification des attentes, dans quelle mesure les propositions au regard sont-elles dynamiques et adaptées? À cet égard, il faut examiner attentivement les innovations en cours sur le plan international (7). Bien sûr, les contextes nationaux ont leurs spécificités, mais il y a aussi des tendances communes qui sont renforcées par l’unification croissante du monde actuel.
Dans un texte fondamental, comparant le paysage religieux en France, la sociologue Danièle Hervieu-Léger fait ressortir les changements considérables intervenus dans la situation française au cours du dernier demi-siècle (8). Au total, si chaque contexte garde sa spécificité, la tendance est au rapprochement. Aujourd’hui, en France comme aux États-Unis, des aspirations spirituelles se manifestent. En réponse à ces aspirations, dans le cadre américain, des forces chrétiennes ont réussi à se mobiliser et à innover pour proposer aux générations les plus jeunes des églises pertinentes. En regard de la nouvelle culture qui se développe aujourd’hui, cette expérience peut nous aider à réfléchir à la mise en œuvre d’approches innovantes. Voilà une interpellation pour les chrétiens français.

Jean Hassenforder

 

 

Notes

(1) Roof (Wade Clark). Spiritual seeking in the United States: report on a panel study.
Archives des Sciences Sociales des Religions, n° 109, janvier-mars 2000, p. 49-66.
(2) Si l’enquête menée par WC Roof concerne la génération née dans l’après-guerre immédiat, les “baby boomers”, la génération suivante, celle de leurs enfants, dite “génération X”, s’inscrit dans la même tendance, selon des modalités spécifiques.
(3) Enquête menée par téléphone à partir de 1988 sur un échantillon important d’américains nés de 1946 à 1962 et se répartissant dans 4 états différents quant à leur habitat actuel. Une autre série d’interviews a été conduite en 1995-1996.
(a) Les 2/3 des enquêtés, élevés dans des familles religieusement pratiquantes, ont cessé la pratique pendant plusieurs années. Une fraction importante y est ensuite revenue. 54% des enquêtés estiment que les églises et les synagogues ont perdu l’aspect spirituel de la religion.
(4) “It becomes the religion of the people, rather than the perpetuation of an old and distant religious tradition” (Référence (1), p. 62)
(5) Rochefort (Robert). À l’écoute de la société, p. 19-32 in: Semaines Sociales de France. D’un siècle à l’autre. Bayard, 2000. Le chapitre traite des représentations des français vis-à-vis de l’engagement des chrétiens dans la société à partir d’une étude qualitative et d’un sondage auprès de 2004 adultes (ISL La Croix; La Vie)
(a) pages 25-27. L’étude qualitative montre que la représentation de l’institution religieuse dominante, issue de la mémoire et de constats actuels, a globalement un caractère négatif. “La conception conciliaire de l’église (catholique) comme peuple de Dieu n’est pas perçue par la société”.
(6) Bréchon (Pierre). Les attitudes religieuses en France: quelles recompositions en cours. Archives de Sciences Sociales des Religions, n° 109, janvier-mars 2000, p. 11-30.
(a) De fait “d’après une enquête récente (ISSP: résultats 1998), les pratiquants réguliers catholiques représentent 3% de la population française de 18 à 34 ans, 4% de 35 à 49 ans, 13% de 50 à 64 ans, 34% à 65 ans et au-dessus” (citations p. 14-13).
(7) Constatons que dans certains pays, le problème est identifié et objet de recherche en vue d’éclairer la mise en œuvre d’actions et d’innovations. Cf. les travaux anglais de Peter Brierley et le livre “Gone but not forgotten“, analysé dans Témoins n° 129, p. 12-13. On peut s’interroger sur les raisons pouvant expliquer l’absence de travaux comparables en France.
(8) Hervieu-Léger (Danièle). Prolifération américaine, sécheresse française, p. 86-102, in: Champion (Françoise), Cohen (Martine). Sectes et démocratie. Seuil, 1999. “Sans que s’effacent les singularités des cultures religieuses nationales constituées dans la longue durée, le paysage religieux des sociétés modernes de l’ouest apparaît de plus en plus nettement, parcouru de lignes d’évolutions communes. Celles-ci transcendent les différenciations confessionnelles et culturelles sous le double signe de la globalisation d’une part, de l’individualisation d’autre part” (p. 101).

 

Des églises innovantes

Yori Taylor (1) a fréquenté, aux États-Unis, des églises novatrices: Willow Creek, Community Christian Church. Elle a vu comment des français de passage sont venus au Seigneur au contact de ces églises, respectueuses du cheminement de chacun.
Ce sont des églises “attrayantes, intéressantes, interpellantes”. Elles utilisent les ressources de l’art: musique, théâtre… avec “une exigence de qualité”. Les messages sont orientés vers “une application pratique de la Parole à la vie de tous les jours” (la colère, la solitude, l’argent..).
Ces églises développent une vie communautaire qui s’exprime non seulement dans les groupes de maison, mais dans “un appel à l’investissement personnel de chacun par la mise en valeur de ses dons”.
En France, nous dit Yori, “je constate que les gens ne sont pas contre le Seigneur; ils sont réfractaires à un monde à part et ennuyeux”.. Yori reprend le verset du psaume: “Chante un cantique nouveau au Seigneur”. C’est un appel à la créativité et à l’innovation.
Propos recueillis auprès de Yori Chassin-Taylor (75)

(1) Témoignage personnel de Yori dans le livre: “Itinéraires. Des chrétiens témoignent”, éd. Empreinte.

Références: Témoins, n°131, septembre octobre 2000

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