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La spécificité européenne

Cette approche comparative permet d’abord de mettre l’accent sur les caractéristiques communes qui distinguent la figure européenne. Il y a des différences entre le nord protestant et le sud catholique. Il y a des cas particuliers. Mais, au total, « la religion en Europe présente un visage spécifique propre à ce coin du monde et elle doit être envisagée en ces termes ». « En dépit des différences sensibles en matière de langue, de dénominations et d’arrangements très divers entre l’Eglise et l’Etat, il y a un fil commun qui relie ensemble presque toutes les sociétés européennes en terme de comportements religieux ». Si la Grande-Bretagne s’inscrit dans l’univers anglo-saxon, les paramètres de la foi y sont néanmoins très similaires à ceux qui caractérisent les autres pays européens.

Quel est donc le visage commun qui apparaît ainsi ? C’est l’ancienneté et l’importance de l’institutionnalisation des églises. Un lien entre pouvoir politique et pouvoir religieux s’enracine dans l’histoire de chaque pays, quelque soient les formes différentes qu’elle revêt aujourd’hui. Dans ce contexte, le rapport de beaucoup d’européens aux églises s’accompagne d’une certaine distance. Grace Davie interprète ce type de relation en introduisant le concept de « vicarious religion », c’est-à-dire de religion par procuration. Nombre d’européens ne s’impliquent pas directement, mais à certaines occasions, ils ont recours à une mémoire religieuse vis-à-vis de laquelle ils ne se sentent pas complètement étrangers et que les églises entretiennent pour leur compte. Il y a là un type de relation, très particulier au point qu’il est quasiment incompréhensible dans d’autres contextes culturels, par exemple aux Etats-Unis.

La sécularisation en débat

Aujourd’hui l’Europe est également le théâtre d’un recul sensible des églises et d’un déclin de leur influence. Cette évolution s’inscrit dans le long terme, mais elle s’est accélérée au cours des dernières décennies. L’Eglise a perdu sa place de pierre angulaire dans la culture européenne, mais néanmoins aucune autre institution ne l’a remplacée. Dans quelle mesure, peut-elle continuer à exercer une influence sur le système de valeurs ? Y a-t-il un lien nécessaire entre le développement de la modernisation économique et sociale et le déclin de la religion comme élément significatif dans la vie publique (sinon toujours dans la vie privée) ? Différentes thèses s’opposent. La plus classique est celle qui décrit l’évolution en terme de sécularisation. Grace Davie, quant à elle, met en évidence la complexité de la situation. De fait, ce sont les indicateurs les plus institutionnels qui sont en baisse, mais par contre, les autres se maintiennent. La baisse du contrôle institutionnel n’entraîne pas le déclin de la sensibilité religieuse. C’est souvent le contraire. Il n’en résulte pas non plus une généralisation des positions séculières. Au total, Grace Davie estime que la croyance est une variable relativement indépendante et campe sur la perception qu’elle a énoncée en ces termes : « believing without belonging » : croire sans appartenir. Dans l’ensemble, les européens de l’ouest lui paraissent une population sortie des églises plutôt que simplement séculière. A vrai dire, la thèse de la sécularisation, populaire il y a quelques décennies dans une Europe qui continuait à se croire le centre du monde, est en train de pâlir. En s’intéressant aux exemples américains, et notamment au développement du pentecôtisme en Amérique latine, le sociologue britannique, David Martin, met l’accent sur la diversité des cas de figure. Le sociologue américain, Peter Berger, a abandonné la thèse de la sécularisation et voit maintenant dans le monde un esprit plus religieux que jamais (3). C’est donc également dans une approche comparative que Grace Davie écrit son livre concernant la conjoncture religieuse en Europe. Elle montre comment les Etats-Unis se sont construits à partir de communautés chrétiennes dynamiques et constituent aujourd’hui un marché actif dans lequel des propositions apparaissent pour répondre aux aspirations nouvelles. En Amérique latine, dans une société en changement rapide, la croissance des églises pentecôtistes renouvelle le tissu social. En Afrique subsaharienne, le progrès des églises chrétiennes a changé le visage de cette partie du monde au cours du siècle dernier. En Corée, la foi chrétienne a connu un développement spectaculaire dans les derniers décennies. La Corée est devenue un des premiers pays missionnaires du monde.
Une théorie généralisée de la sécularisation ne résiste pas à l’examen de ces différents exemples. En effet, la vitalité des églises chrétiennes va souvent de pair avec la modernisation. Par ailleurs, on peut apercevoir des formes différentes de modernité. Dans cette perspective, l’Europe n’est plus un modèle, mais un cas particulier, une exception résultant d’une histoire spécifique.

Quel avenir pour l’Europe ?

La vie chrétienne en Europe se développe aujourd’hui dans un contexte spécifique marqué par l’importance de l’institutionnalisation. Les églises peuvent se comparer à des services publics plus ou moins utilisés. Mais est-ce là une situation définitive ? Comme l’indique Grace Davie, dire que les formes européennes de la religion sont exceptionnelles, ce n’est pas dire qu’elles sont immuables. Si certains européens se satisfont de la situation traditionnelle, d’autres manifestent des aspirations nouvelles et souhaitent des églises plus dynamiques. En effet, des changements profonds sont en train d’intervenir dans le rapport au religieux. « La mutation actuelle prend la forme d’un éloignement graduel du vécu de la religion comme obligation et d’un développement de la pratique du choix dans le contexte d’une société de consommation ». Cette évolution se traduit par le développement d’une foi vécue en terme d’engagement personnel. On rejoint les formes actives et expressives des courants évangéliques et charismatiques. Cette affirmation personnelle pénètre dans les églises classiques comme le montre le développement de la confirmation adulte dans l’église anglicane ou du catéchuménat dans l’église catholique en France.
Dans cette perspective, les choix religieux sont de moins en moins privés et de plus en plus publics. Par ailleurs, le contrôle social exercé par les institutions traditionnelles se relâche. Des espaces nouveaux s’ouvrent pour des pratiques innovantes. Dans le contexte d’internationalisation croissante, la présence en Europe de communautés chrétiennes en provenance d’autres continents, et par exemple d’Afrique, induit des perspectives nouvelles. Les européens eux-mêmes voyagent à travers le monde et élargissent ainsi leur expérience. La pluralité de l’offre se développe et, en ce sens, « un marché religieux authentique émerge dans la plupart des pays européens ».

Fruit d’une série de conférences, ce livre est écrit dans un style accessible et pédagogique. En même temps, dans un langage mesuré, il rend compte d’une réalité complexe et offre une vue d’ensemble sur l’évolution de la pratique chrétienne en Europe et dans le monde. La perspective comparative s’appuie sur une abondante documentation où l’approche historique rejoint les analyses sociologiques. C’est dire combien ce livre est précieux. Pour celui qui, au fil des lectures est déjà engagé depuis des années dans ce questionnement, il met en place les pièces du puzzle en apportant avec objectivité les données permettant de poursuivre la réflexion. Pour tous ceux qui se sentent engagés dans une perspective d’innovation et de renouvellement, ce livre incite à une réflexion sur la prise en compte du contexte historique de l’Europe et, en même temps, il encourage la poursuite d’une action qui s’inscrit dans les grandes évolutions en cours.

Mai 2003

(1) Davie (Grace), La religion des britanniques de 1945 à nos jours, Labor et Fides, 1996
Davie (Grace), Religion in modern Europe. A Memory mutates, Oxford university press, 2000
(2) Davie (Grace), Europe, the exceptional case, Parameters of faith in the modern world, Darton, Longman and Todd, 2002
(3) Berger (Peter) dir., Le réenchantement du monde, Bayard, 2001.
Livre collectif dirigé par Peter Berger avec des contributions de Grace Davie et David Martin.

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