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Le but d’une parabole, c’est, semble-t-il, de révéler l’enseignement de Jésus ; mais que recouvre ce verbe en fait, dans ce contexte ? La révélation est-elle un acquis ou un chemin ? Révéler est-il obligatoirement le contraire de cacher ? Le partage auquel s’est livré notre petit groupe sur cette parabole particulière nous a montré toute la richesse incluse dans ce simple mot.

 

Le régime de faveur auquel ont droit les disciples, qui bénéficient d’un approfondissement « en privé » (verset 9), fait d’autant mieux ressortir le sort bien différent des autres, auxquels sont réservées les paraboles sans « traduction » : « pour qu’ils voient sans voir et qu’ils entendent sans comprendre » dit Jésus (verset 10) ; voilà qui paraît bien dur à entendre ! Et bien éloigné de l’idéal évangélique, censé s’adresser à tout un chacun, quel que soit son état, et non à une élite «triée sur le volet »…

Ce qui nous amène à une question : quelle est la nature réelle d’une parabole ? Est-ce un enseignement spirituel comportant, comme tout enseignement, une partie théorique (des connaissances transmises) et une partie pratique (des instructions à suivre) ? Dans ce cas, pourquoi ne pas être le plus clair possible dès le début ?

Dans la mesure où ils ne comprennent pas mieux que les autres sans explications, les disciples ne constituent pas, à proprement parler, une élite intellectuelle ; mais ils ont choisi de suivre Jésus et ils démontrent, par leur curiosité, qu’ils sont « en demande » ; ce qui nous amène à une première réponse possible à notre question sur la nature d’une parabole : information, oui, mais aussi (et surtout ?) incitation à se poser des questions, à « savoir » d’autant mieux qu’on a été partie prenante dans l’acquisition de ce savoir ; Jésus pratiquait déjà la pédagogie active !

Le verset 18 : « à celui qui a, il sera donné ; et à celui qui n’a pas, même ce qu’il croit avoir lui sera retiré » (qui évoque d’ailleurs aussi la conclusion de la parabole des talents – Matthieu  25, 14-29) peut paraître bien dur aussi (et de plus paradoxal : comment peut-on nous retirer ce que nous n’avons pas ?).S’il s’agissait des connaissances préalables à un enseignement, cela pourrait se comprendre toutefois : dans la vie courante, on sait bien que l’on apprend d’autant mieux que l’on sait déjà certaines choses, et inversement ; mais on sait aussi que plus l’on a un « filtre » préalable (des préjugés par exemple), plus on a du mal à entendre !

Ce qui nous amène à la nature possible de cet « avoir », dans le verset 18 ; ne relèverait-il pas plutôt de l’être ? Quels sont ceux qui constituent « la bonne terre » (verset 15) capable de recevoir (de retenir la parole) ? Des docteurs de la loi ? Non, ceux qui ont « un cœur loyal et bon ». 

La loyauté, l’honnêteté sont des qualités qui caractérisent ceux qui sont prêts à accueillir la vérité – et même à la garder face aux difficultés, faisant preuve ainsi de la persévérance évoquée à la fin du verset 15 ; ils s’opposent ainsi à ceux qui laissent les plaisirs (ou les peurs) asphyxier leur foi (verset 14), ou qui sont trop dépendants de l’émotion éprouvée à la conversion (verset 13) mais qui ne cultivent pas leur foi après l’avoir reçue et restent fragiles devant l’épreuve (ces deux cas n’étant d’ailleurs pas incompatibles !) ; sans parler de ceux que Satan dépouille tout de suite ; il est vrai que la mentalité ambiante suscite facilement blocage, méfiance dès qu’on veut témoigner dans notre société ; une laïcité agressive peut étouffer la foi.

Ceux qui reçoivent en profondeur la Parole de Jésus y reconnaissent la vérité et l’amour parce qu’ils aspirent déjà à ça, parce qu’ils ont dans leur être profond une résonance avec Dieu, qu’ils se sentent en affinité avec Lui ;  ils écoutent avec attention et amour, vivifiés par l’Esprit, à l’inverse des pharisiens et des sadducéens qui ont le nez dans la Parole, mais qui sont dans la lettre, qui ne « voient »pas ; Jésus insiste beaucoup au verset 18 sur la qualité de cette écoute, liée à la nouvelle alliance, qui permet d’entendre non seulement le « logos » mais le « rhéma » ; ou, dit autrement, de « lire entre les lignes » de la Parole.

Le « fruit » évoqué à la fin du verset 15 renvoie donc à notre croissance personnelle, mais aussi à nos œuvres pour les autres qui en découlent tout naturellement, l’évangélisation étant liée à la pastorale ! Croire déjà que Dieu nous aime prédispose à aimer les autres, à les écouter, ce qui va leur permettre de saisir à leur tour cette intuition de beauté et de bonté, de grandir à leur tour ; Jésus nous invite à ne pas cacher notre lumière, à être comme des lampes allumées, qui transmettent et émettent à leur tour. Car la profusion avec laquelle Dieu veut donner nous stupéfie : le verset 8 nous parle d’un fruit produit au centuple ! Ce que nous confirme Ezéchiel : là où le fleuve de Dieu peut passer, la vie se développe avec abondance, même si nous la recevons trop souvent avec parcimonie.

Nous sommes tous petits devant Dieu ; mais, face à la Parole, faisons-nous partie de « ceux qui ont » et qui avancent ? L’important n’est sans doute pas d’être prêt à tout comprendre d’emblée : la lecture des évangiles nous montre que les disciples eux-mêmes furent loin d’être dans ce cas ! Et cela encore à la veille de la Passion, où Jésus leur déclare : » j’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter encore maintenant » (Jean 16, 12).

Dans cette optique, la parabole n’apparaît plus comme une exclusion de ceux qui « n’ont pas (encore) d’oreilles pour entendre » : si on veut leur donner quelque chose qu’ils ne comprennent pas, on ne peut pas le leur reprocher ! Elle se présente plutôt comme une première approche, une préparation de l’avenir, fondée sur l’espérance que la compréhension du cœur viendra plus tard, entraînant alors la personne dans une dynamique ascendante, mais toujours progressive ! Qui peut se vanter d’avoir épuisé définitivement le sens d’une parabole ?

Mes voies ne sont pas vos voies, dit Dieu dans l’Ancien Testament (Esaï 55,8) ; la façon dont il nous parle dans les paraboles en est un bon exemple : il y apparaît vraiment comme le Tout Autre, qui se révèle d’autant plus qu’il se cache, qu’il reste toujours à découvrir dans la relation profonde qu’il désire avec nous.

 

Alain Bourgade
Sur la base des notes prises par Gisèle McAfee
 

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