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Oser l’analogie entre nos sociétés et celles du Moyen-âge n’est pas sans pertinence comme le montre ce texte d’Henri Bacher, plus proche, certes, d’un profond ressenti que de l’étude socio-économique d’un spécialiste de science po. Par ce biais il nous interpelle surtout sur le peu de place laissée aujourd’hui à la religion entre la politique et la finance et sur les conséquences que cela induit à l’heure d’un « tout économique » qui envahit et phagocyte chaque domaine de notre existence.

 

 

“Chaque société a besoin d’une structuration pour vivre et pour survivre. Structuration qui se faisait largement en Europe par le biais de la religion et de l’école. Les deux institutions sont en crise parce que nous arrivons à une fin de règne. C’est les entreprises qui prennent le relais (1).

Nous retournons dans une sorte de Moyen Âge où nos sociétés commerciales deviennent des fiefs, des châteaux-forts où les grands patrons se comportent comme des châtelains, avec leur hiérarchie qui va du chevalier (le cadre) au duc (le patron du CAC40) en passant par le comte (le PDG d’une entreprise). Leur rémunération n’a plus rien à voir avec celle des serfs que nous sommes et la crise financière nous l’a bien montré, cette “seigneurie” ne paie pas pour leurs forfaits et leurs erreurs. A part un Bernard Madoff ou Kerviel qui sont “brûlés” sur la place publique pour que le restant des “grugeurs” puisse se dédouaner et montrer au peuple qu’ils veulent moraliser le monde de l’argent. Je ne crie pas haro sur l’ensemble des patrons, mais je parle de tendance. Lorsque le chef de l’état lui-même veut moraliser la sphère financière, c’est qu’il y a un réel problème.

Bien sûr, que ma classification “seigneuriale” est caricaturale, mais elle a l’avantage de montrer qu’on n’est plus tellement en démocratie et qu’on se dirige vers une sorte de système féodal non politique. Ces nouveaux féodaux sont des tireurs de ficelles, des marionnettistes et les politiques ne sont pour la plupart que des exécutants. Pour comprendre ce fonctionnement on peut très bien se référer à ce qui s’est passé au Moyen-âge avec la papauté. C’est elle qui intronisait les rois au même titre que les grands patrons de notre économie savent comment mettre en place des systèmes de gouvernance qui servent leurs intérêts. On est bien d’accord que la vie en société est bien plus complexe et nous ne pouvons pas enfermer le fonctionnement de la société actuelle dans un schéma de type féodal, mais la simplification permet de mieux comprendre les enchaînements et les enjeux.

Système d’organisation à trois pieds

Les sociétés, pour fonctionner correctement, s’appuient, depuis la nuit des temps, sur un système d’organisation à trois pieds : le politique, l’économique et le religieux. Les grands royaumes, comme celui de David et de Salomon, ont trouvé un équilibre entre ces trois pôles pour le plus grand bénéfice du peuple. Chaque pouvoir joue son propre rôle. Lorsqu’un des pouvoirs prend les prérogatives de l’autre, c’est le déséquilibre qui s’installe. Au Moyen Âge, c’est l’église qui s’est permis de jouer sur tous les tableaux à la fois. Encore aujourd’hui, en Alsace et dans certains cantons suisses, les ecclésiastiques des églises d’état sont rémunérés par le pouvoir politique. Donc, il n’y a plus d’indépendance. Or, dans un système à trois pieds, chaque pouvoir, pour fonctionner correctement, doit garder son indépendance. Nathan le prophète a dû avoir la liberté de remettre en cause le roi David sans avoir peur de se faire trucider. Lorsque le communisme politique a mis l’économie à son service et a éliminé la religion, il a en même temps creusé sa tombe. Les politiques d’aujourd’hui l’ont bien compris : si on a les religieux de son côté, c’est un gage de réussite. Georges Bush a joué à merveille avec les évangéliques conservateurs en les invitants à la Maison Blanche et ceux-ci n’ont pas assumé leurs responsabilités. A tel point que la guerre en Irak a fait fuir la plupart des chrétiens qu’il y avait dans ce pays. Quel gâchis, alors que l’église a investi en hommes et en argent durant des décennies pour promouvoir le christianisme dans ce pays. Ils ont vendu l’église d’Irak pour quelques barils de pétrole. Je ne suis pas dans les petits-papiers de Dieu pour savoir ce qui est bon pour le Moyen-Orient, surtout en relation avec Israël, mais il faut admettre que Bush et son équipe gouvernementale ont menti sur les armes de destruction massive. Je pense que Dieu n’a pas besoin d’un mensonge aussi grossier pour protéger son peuple.

Jésus a lui-même eu affaire à ces trois pouvoirs: celui des religieux juifs (pharisiens et saducéens), celui de l’économie avec les vendeurs du temple et celui du politique avec Ponce Pilate.

L’entreprise fonctionne sous un mode religieux

Aujourd’hui, dans nos pays occidentaux, les églises historiques comme les réformés, les luthériens et les catholiques n’ont plus vraiment de poids. Les évangéliques ne sont pas encore assez nombreux pour intéresser à fond le pouvoir central. Quoique!
Avec l’affaiblissement, en Europe, du pôle religieux, le politique et surtout l’économique ont donc tendance à fonctionner sur un mode religieux. L’essayiste et journaliste Jean-Claude Guillebaud penche vers ce scénario et il discerne déjà maintenant des comportements de type religieux au sein de l’économie. L’opposante Ségolène Royale s’habille pour ses meetings comme une madone et scande des slogans de type religieux. Le pouvoir en place n’est pas en reste.
Ce qui m’intrigue le plus, à mon niveau de simple employé d’une entreprise commerciale, c’est de voir à quel point la croyance, chère à la religion, prend de plus en plus d’ampleur. Pas la croyance en un dieu, mais souvent la manière de fonctionner de la croyance. On “croit” que tel ou tel produit va marcher, sans s’appuyer sur des faits et des observations. Plus les religions passent à l’arrière-plan, plus s’installe une pseudo-religiosité.

La société laïque se comporte comme une “église”. Elle interdit à tour de bras, régente la vie courante, sur la base d’une éthique laïque qui n’a plus grand chose à voir avec le christianisme. Le fait de fumer est plus mal vu en entreprise que d’avoir une aventure avec une ou un collègue de bureau. Le piéton et l’automobiliste sont traqués par des caméras et des radars. Dans le domaine de la mode, les top-modèles se comportent comme des icônes ou des saintes. On pourrait multiplier les exemples pour montrer le contrôle qu’exercent les entreprises sur la société. Les “curés” sont remplacés par les “patrons” et c’est l’entreprise qui éduque ses employés, non pas pour mieux servir Dieu, mais pour mieux servir les intérêts de Mammon. Comme les églises sont perçues en Europe comme des entités moralisatrices (ce qu’elles ont souvent été par le passé), le commun des mortels cherche à éviter cette deuxième zone qui les empêche de vivre comme ils l’entendent. Nos concitoyens ne veulent pas se mettre sous deux jougs à la fois. Les églises ont donc tendance à se positionner dans le domaine de « l’entertainment », de la “relaxation”, en offrant des espaces de méditation qui ont plus à voir avec les techniques orientales, qu’avec la prise de conscience chrétienne. On soulage les maux psychologiques

Eglise, sel de la terre

En tant qu’Eglise occidentale, nous avons une longue tradition d’alliance avec les pouvoirs politiques et économiques et nous sommes encore convaincus que nous avons un rôle à jouer dans la structuration de la société. Mais est-ce dans le plan de Dieu de vouloir structurer une société par le biais du christianisme ? Je ne veux pas répondre par la négative, pour ne pas tomber dans le travers de certains mouvements qui se retirent du monde et vivent en autarcie, tels les esséniens du temps de Jésus et je me refuse aussi une approche spiritualiste de la société où l’on ne laisse au chrétien que l’exercice d’une foi privée et si possible sans emprise sur son environnement social, politique et économique. C’est indéniable que là où il y a un nombre élevé de chrétiens qui vivent authentiquement leur foi, il y a un impact sur la société en général. Heureusement que des chrétiens ont combattu l’esclavage, les dictatures, la corruption, etc. Pourtant, je suis aussi convaincu que ce n’est pas le rôle premier de l’église. Nos concitoyens ne veulent pas entrer dans un embrigadement à usage socio-spirituel pour transformer la société. L’église, en tant qu’institution, n’est pas appelée à transformer une société comme l’ont fait les pères fondateurs des Etats Unis d’Amérique. Lorsqu’elle l’a fait, elle était dans l’utopie à l’instar des communistes ou des révolutionnaires de tout poil. Par contre que les chrétiens, au nom de leur foi, s’engagent dans la lutte contre le racisme, la pauvreté, la traite d’êtres humains, l’écologie, c’est leur rôle de sel de la terre, leur témoignage. L’église est là pour les encourager, les appuyer, leur permettre de souffler et de repartir”.

 

  Henri Bacher

      ** Voir le site : www.logoscom.org **

 

(1) Démonstration faite par Frédéric de Coninck : Travail intégré, société éclaté, Ed. PUF, 1995

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