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AVANT-PROPOS
La mutation culturelle en cours aujourd’hui s’articule avec les changements dans les styles de communication. Dès 1962, le philosophe et sociologue canadien, Marshall McLuhan, publiait un livre emblématique : « la Galaxie Gutenberg » dans lequel il étudiait « la genèse de l’homme typographique » pour annoncer le passage d’une culture dominée par l’imprimé à une autre forme caractérisée par l’impact des moyens audio-visuels. Selon McLuhan, « le média est le message », c’est-à-dire que la société est davantage affectée par les effets induits par le canal de transmission du message que par le contenu du message lui-même.

Si, au cours des dernières décennies, les médias se sont superposés et combinés, la transformation dans les modes de communication s’est accélérée dans les récentes années avec l’avènement de nouvelles technologies qui, d’internet au téléphone portable, induisent une mutation dans tous les registres de l’activité humaine, et notamment en fondant les bases d’une nouvelle économie.

Dans son livre : « The world is flat » (2005) (1), le journaliste américain, Thomas Friedman, nous décrit le processus extrêmement rapide de cette révolution et il nous montre comme les barrières de toutes sortes sont en train de s’abaisser et de disparaître. Nous voici devant un paysage nouveau.Dans quelle mesure les organisations chrétiennes qui diffusent la Bible s’inscrivent-elles dans cette dynamique ? A travers le site : www.logoscom , Henri Bacher est engagé, depuis des années, dans une réflexion et une expérimentation pour la proposition et la transmission de la Parole biblique, dans le contexte de la nouvelle culture en gestation, ce qu’il appelle aujourd’hui : « l’oralité électronique ».

Dans ce texte sur « Les organisations diffuseurs de la Bible aux prises avec l’oralité électronique », Henri Bacher interpelle les nombreuses associations de la sphère protestante, engagées dans le faire-valoir et le faire-connaître de la Bible dans un contexte hérité d’une culture marquée par la prédominance de l’imprimé, cette « galaxie Gutenberg » déjà évoquée par Marshall McLuhan, il y a un demi siècle. Il partage avec ces associations un regard et une expertise qui les appellent à une mutation dans leur approche de la communication.
Mais ce message a une portée plus générale, parce que, quelque soit leur dénomination, quelque soit leur activité, tous les chrétiens sont concernés par la relation avec la Parole biblique, tant pour eux-mêmes qu’en rapport avec leurs contemporains. Dans ce texte, Henri Bacher nous invite à réfléchir sur la pertinence des pratiques mises en œuvre pour développer notre relation avec la parole biblique.
« Nous sommes encore », nous dit-il, « dans la logique de donner des informations au lieu de réfléchir comment on pourrait fournir aux chrétiens des clés pour rassembler ces informations, les combiner, les valoriser et les appliquer dans leur vie ». Il montre aussi comment la prédominance de l’explication et de l’analyse de texte est confrontée aujourd’hui à l’expansion du langage analogique. « Les gens sont éduqués dans la galaxie publicitaire. On leur raconte des histoires (les séries de télé ou les films), on met en scène des spectacles, on leur chante des tranches de vie. L’Eglise devra suivre dans ce mode de communication et elle devra repenser sa méditation pour des croyants qui aiment plus les analogies que les explications ».
Ces éclairages changent notre regard. Comme quelques autres innovateurs déjà engagés, ainsi l’association britannique Damaris (www.damaris.org) (2), Henri Bacher expérimente de nouveaux outils de communication pour faire face à ces enjeux. Le texte qu’il nous communique ci-dessous nous appelle à entrer dans une nouvelle vision et une nouvelle dynamique.
J.H.

(1) Friedman (Thomas). The world is flat. A brief history of the twenty-first century. Farrar, Straus and Giroux. Allen Lane, 2005. Ce livre a eu un retentissement considérable (plus de 3 millions d’exemplaires vendus). Il est présenté sur le site de Témoins à la rubrique : société, politique (La grande mutation. Les incidences de la mondialisation (10 09.2005) et a été publié en français en 2006 : Friedman (Thomas). La terre est plate. Saint Simon, 2006.
(2) Damaris vient de lancer un support oral hebdomadaire pour l’étude personnelle de la Bible : www.deovox.com

TEXTE D’HENRI BACHER

1. Pour mieux comprendre ce document
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est important, pour vous, de connaitre quels sont mes présupposés fondamentaux et en final le « lieu » socioculturel d’où je m’exprime. Cela vous permettra de mieux comprendre ce que je voudrais partager avec vous.

1.1 Présupposés fondamentaux
Toute personne qui s’exprime, part d’un certain nombre de présupposés qui lui sont propres. Il faut que vous connaissiez les miens pour pouvoir évaluer mes propositions. Je tiens à préciser qu’un présupposé est toujours partiel. Il ne peut prétendre poser les meilleurs fondements de départ. Il n’y a que Dieu qui puisse prétendre détenir les meilleures propositions de départ. De plus, nos présupposés sont très souvent influencés par nos contextes socioculturels. Un suisse va privilégier le consensus cher aux cœurs des helvètes, un français préférera la révolution au détriment de l’évolution. Assurément, je suis français, mais j’ai aussi grandi dans une région française au contact de la culture germanique, adepte de l’effort à long terme.

Le premier des présupposés concerne la culture. Nous sommes dans un changement culturel qui peut s’apparenter à celui qu’il y a eu entre la fin du Moyen-Âge et la Renaissance, dont sont issues toutes les églises de type réformées ou luthériennes et plus tard par filiation les églises évangéliques.
Le type de communication est en train de basculer et la communication des églises est obsolètes pour les gens d’aujourd’hui. Nos églises, nos organisations, issues de la Réforme, se font broyer par la nouvelle culture. Nous ne devons pas seulement repenser notre communication, mais également notre théologie, notre éthique, notre message et bien sûr notre manière de nous approprier la Bible. Il y a plusieurs milliers d’années, la culture est passée de l’oralité à l’oralité secondaire, un mix entre oralité et écrit, puis elle a évolué, avec le levier technologique de l’imprimerie, vers une culture exclusivement scripturale, pour passer aujourd’hui dans une « scripturalité » secondaire, un mix entre écrit et oralité ou l’écrit perd de plus en plus de sa puissance. On assiste, en fait, au chemin inverse du début de la vie culturelle des hommes. La culture orale prend le dessus, avec la différence près, que celle-ci est maintenant une culture orale électronique.

Le deuxième est en relation avec la transition entre l’ancien et le nouveau. Même s’il est possible d’évoluer culturellement, l’histoire nous a montré que les changements de civilisation sont très souvent abruptes et qu’ils n’évoluent pas d’une manière harmonieuse. Il ne faut pas se faire d’illusions, les organisations et les églises issues de la civilisation du livre auront beaucoup de difficulté pour passer dans la postmodernité. Je crois qu’une évolution harmonieuse n’est pas possible. Je parlerai plus facilement de révolution que de consensus ou d’évolution pour aller plus loin. Je ne proposerai donc pas des solutions pour vous aider à évoluer dans vos anciennes structures, mais je pense qu’il faut créer des structures nouvelles pour développer de nouvelles manières de diffuser la Bible. Aujourd’hui, la majorité du monde électronique fonctionne en réseaux, avec une mentalité liée aux réseaux et des personnes adeptes du réseautage. C’est un type d’homme différent de l’enseignant de la civilisation du livre.

1.2 Le « lieu » de mon discours
Je suis, depuis 17 ans, ni dans une église, ni dans une organisation religieuse, mais dans une entreprise, ayant environ 1300 employés évoluant dans un contexte culturel trilingue (allemand, français, italien). Je fais partie de la rédaction internet. Le moteur de notre culture est assurément l’économie et de moins en moins l’école et l’université ou les églises dites officielles. Je tiens donc mon « discours » à partir du centre culturel de notre monde occidental. D’ailleurs, la majorité des techniques de communication et de formation, je les ai apprises dans l’entreprise et non dans le tissu ecclésiastique ou dans une faculté ou un institut de théologie. De ce fait, j’ai aussi une approche très particulière en relation avec l’argent et l’intrusion de la notion de « marché » dans les organisations chrétiennes.

2. La lecture de la Bible a-t-elle encore un avenir ?

L’âge d’or du contact direct et régulier avec les Saintes Ecritures, comme on l’a connu jusqu’à maintenant, est derrière nous, pour plusieurs raisons :

2.1 Les producteurs et les transmetteurs ne sont plus dans le centre culturel
Pendant près de quatre siècles, le livre n’a presque pas eu de concurrence pour la transmission du savoir. La lecture était la voie obligée pour réussir dans la vie et les mouvements comme les Sociétés bibliques et la Ligue pour la lecture de la Bible et d’autres acteurs de ce domaine-là, étaient au centre de la culture.

Les commentateurs des textes bibliques devaient avoir une solide formation dans l’analyse de textes et l’écriture, en plus de leur compréhension de la Bible. Il n’y a que l’école qui pouvait former ce genre de communicateur.

Aujourd’hui le moteur de la culture se trouve dans les mass-media électroniques qui sont en fait les vitrines du vrai pouvoir en place, celui de l’économie. L’internet est en train de basculer dans la sphère du visuel et de l’audio grâce à l’augmentation de la bande passante. Les Sociétés bibliques, la Ligue, les éditeurs bibliques comme d’ailleurs les libraires deviennent des producteurs culturels marginaux, même si le livre garde encore un certain prestige. Mais prestige ne veut pas forcément dire influence. Si les producteurs de matériels bibliques devaient démarrer aujourd’hui et partir du centre de la culture, ses « faiseurs » de notes bibliques, de commentaires seraient musiciens, vidéastes, designer, showman, présentateurs de télé, artistes de variétés, agents de voyages, comédiens. Tout sauf maîtres d’école ou professeurs !

2.2 La Bible n’intéresse pas les « commerçants »
L’écrit et la lecture devront dorénavant partager leur monopole culturel avec une foule de prétendants, dont les leviers de productions et de transmissions sont bien plus puissants que l’imprimerie. La culture actuelle est étroitement liée à la sphère économique ce que n’était pas celle du livre et de l’école. Les institutions scolaires fonctionnaient d’une manière gratuite et le livre et les librairies ne représentaient pas un enjeu économique majeur. Liée à l’argent, la culture des mass-media va s’imposer de plus en plus brutalement et dans l’hémisphère sud on trouvera plus facilement des télés dans un bidonville que des livres. Le livre devient donc un produit pour certaines élites et non plus le pourvoyeur culturel pour la grande masse.

De ce fait, les musiciens, par exemple, ont pris largement le pouvoir culturel dans nos églises. Leurs produits se vendent facilement et ils entrent sans problèmes dans des circuits économiques très rentables pour les artistes, les producteurs et leurs diffuseurs. Vont suivre les producteurs de films, de vidéos, mais peu de personnes vont promouvoir la diffusion de la Bible, car elle n’intéresse pas les « commerçants ». Trop peu rentable ! Tout ce qui n’est pas performant, économiquement parlant, passe à la trappe !

2.3 Les organisations diffuseurs de Bible ont été pensées par des « exégètes » et non par des « enchanteurs »
Avec les supports de communication comme le papier pour l’imprimerie et la lecture comme technique d’appropriation, il y a aussi les communicateurs. Ce sont eux qui sont les médiateurs entre un contenu et le public. Dans l’oralité ce sont les vieillards, véritable « disque dur » de la mémoire collective qui tenaient ce rôle. Pour atteindre une tribu, il fallait passer par les anciens et non par les jeunes. Dans la période dominée par l’écrit et la lecture, ce sont les commentateurs, les exégètes qui détiennent ce pouvoir de médiation, même si l’imprimerie a favorisé l’appropriation personnelle du savoir.

Or, aujourd’hui, le commentateur laisse sa place aux collectifs intelligents. Wikipedia en est un exemple flagrant. Il laisse aussi sa place, dans l’église, au médiateur qui n’utilise plus sa capacité d’expliquer la Parole, mais qui met en route ses talents de prophète, de visionnaire, de guérisseur, de faiseur de miracle. Le monde actuel se « ré-enchante » aussi dans l’église et les nouveaux « enchanteurs » tiennent le haut du pavé. Je ne me place pas parmi les pourfendeurs de cette montée de l’irrationnel. Nous sommes en face d’une évolution culturelle majeure et toutes nos gesticulations doctrinales ne changeront rien à cette situation.

3. A y perdre son latin !

Il est clair qu’actuellement, il ne s’agit pas simplement d’ajouter quelques images ou de la vidéo à ce qu’on a fait jusqu’à maintenant pour être dans la culture d’aujourd’hui. Dans un premier temps, il faudra même abandonner certains « dogmes » fondamentaux de nos organisations pour pouvoir redire l’évangile pour les gens d’aujourd’hui. Si vous faites simplement du lifting dans votre manière de communiquer l’évangile vous n’irez pas très loin.

Luther, par exemple, a dû décréter que le latin pour la messe était incompatible avec la transmission de la foi au peuple. Il a donc éliminé un « dogme » fondamental de l’église catholique que d’ailleurs le pape Benoît XVI vient de remettre au goût du jour ! Luther ne s’est pas seulement contenté de faire disparaître le rituel latin, il a créé la langue allemande moderne et a traduit la Bible dans celle-ci. Nous devons faire un travail similaire aujourd’hui. J’ai parfois l’impression que nous gardons notre « latin », mais que nous y mettons de la musique, des images et que nous « colorions » les textes en croyant parler comme le monde parle au XXIème siècle.

Voici donc ce que les producteurs de matériel biblique devraient mettre au second plan, non pas par rapport à ses lecteurs actuels, mais par rapport aux nouveaux utilisateurs de la Bible.

3.1 Systématique contre systémique
Un de ces « dogmes » concerne la lecture systématique de la Bible. Cette manière de couper les textes et de les faire lire bout à bout. C’est un procédé analytique qui avait toute sa valeur dans la civilisation du livre, mais qui aujourd’hui est de moins en moins utilisé par la communication moderne. Des organisations comme la Ligue et d’autres ont élaboré un lectionnaire pour faire lire la Bible en cinq ans, indépendamment de ce que pensent ou vivent les gens ou indépendamment de ce que fait l’église. Dans ce style de lecture, le calendrier est un puissant stimulant pour rester dans le rythme, mais la plupart du temps, pour ce qui concerne les loisirs, les gens détestent les cadences et malheureusement la lecture, même d’un texte comme la Bible, rentre dans la catégorie des loisirs. Ce sont les entreprises qui structurent la société par les rythmes qu’elles imposent ne seraient-ce qu’avec le pointage et avec les exigences de performance. Ce n’est plus l’école ou l’église qui tient ce rôle. Dans les loisirs on fait ce qu’on a envie !

L’approche systématique de la réalité entraîne une autre conséquence, c’est que la lecture de la Bible préconisée par ces organisations spécialisées fonctionne d’une manière autonome par rapport aux autres activités de l’église ou même de la vie de tous les jours. Or, aujourd’hui nos concitoyens sont bombardés d’une foule d’informations qu’ils n’arrivent plus à mettre ensemble. La lecture quotidienne de la Bible est déjà en compétition, dès le matin, avec les innombrables flashs d’informations, les chansons entendues à la radio ou sur le lecteur mp3. Par exemple, pendant son repos dominical, une personne lira son commentaire de la Bible, ira à l’église pour un culte, participera le soir à une soirée de louange, lira peut-être un livre ou écoutera de la musique chrétienne et si elle est assidue aux activités de sa communauté, elle participera encore pendant la semaine à une soirée de cellule de maison, à un cours Alpha. Le problème c’est que toutes ces activités et les informations qu’elle y récolte n’ont souvent rien à voir entre elles. Elle juxtapose les informations, mais elle ne sait plus les intégrer dans une vision cohérente. Ce qui revient à dire, que plus nous informons les gens, plus nous risquons de les déstructurer. Ce n’est pas l’accumulation d’informations qui donne la sagesse, mais son traitement.

La lecture de la Bible, n’est plus le pivot central de la vie d’une personne, mais elle n’est qu’un à-côté parmi d’autres et de plus une activité pas très attrayante du point de vue de l’expérience culturelle. Nous sommes toujours encore dans la logique de donner des informations au lieu de réfléchir comment on pourrait fournir aux chrétiens, des clés pour rassembler ces informations, pour les traiter, les hiérarchiser, les combiner, les valoriser et les appliquer dans leur vie.

Il faut donc travailler en systémique, le pendant de la systématique. La systémique est une approche de la réalité qui prend en compte différents éléments apparemment disparates pour les lier les uns aux autres de façon à les rendre cohérents entre eux ou bien c’est de discerner quels sont les systèmes qui régissent tel ou tel comportement. Ce n’est pas vraiment une définition de ce concept, qui est par ailleurs quelque chose de très complexe, mais c’est une manière de le simplifier pour le rendre compréhensible pour ma démonstration.

Pour mieux comprendre, reprenons l’exemple de notre chrétien submergé d’informations spirituelles qui ne lui donnent plus de sens. Si le pasteur qui prêche au culte le dimanche matin, reprenait le texte médité par le croyant et si la soirée de louange travaillait ce même texte, on aurait construit un système, une systémique autour d’un seul texte. Avec cette manière de faire, il y aurait plus de chance de créer du sens et une vraie compréhension.

Un système se construit avec un minimum de deux boucles, mais plus il y a de boucles plus les informations risquent de se fixer solidement. Si vous liez, par exemple, vos différents thèmes avec des liens Internet externes aux activités de l’église, pour prolonger la réflexion, vous augmentez encore la force du message biblique. En y incluant une possibilité pour les abonnés d’y inclure leurs propres réflexions et commentaires dans le style Web 2.0, votre système est déjà très complet.

3.2 Explication contre parabole
Un autre de ces « dogmes » touche à la manière de faire comprendre le texte biblique. Traditionnellement le commentaire biblique est en fait une explication ou une analyse de texte. L’approche intellectuelle, ce qui ne veut pas forcément dire « savante », est primordiale. Dans ce contexte, si on utilise des images, celles-ci fonctionnent comme des illustrations et non comme des analogies.

La pub fonctionne sous le mode analogique. C’est le langage analogique par excellence. Elle n’explique pas un produit ou elle ne l’illustre pas, elle le met en scène et lui donne de la valeur en le comparant souvent à quelque chose de complètement différent, comme, par exemple, le tigre pour la voiture.

Jésus a rompu avec le style de communication des pharisiens qui basaient leur message sur un arsenal de lois (c’était leur latin à eux). Il a travaillé avec la parabole, avec des histoires. C’était le premier des « publicitaires » : Dieu est comme un semeur… un juge, etc. ! Le Christ n’a pas gardé les meilleures lois en y ajoutant un certain nombre de paraboles. Il a opté pour le mode de la parabole.

Les gens sont éduqués dans la galaxie publicitaire. On leur raconte des histoires (les séries de télé ou les films), on met en scène des spectacles, on leur chante des tranches de vie. L’église devra suivre dans ce mode de communication et elle devra repenser sa méditation pour des croyants qui aiment plus les analogies que les explications. On ne peut pas faire un mix, dans la même communication, entre explication et analogie si on veut être culturellement performant, comme il était impossible pour le Christ de marier les lois judaïques à la notion de Royaume véhiculé par les paraboles.

3.3 Tranche d’âge contre communauté d’intérêt
Le dernier « dogme » à faire tomber, c’est celui de la classification en tranches d’âge : enfants, jeunes et adultes. La culture du livre était bien pratique puisqu’avec la monoculture qu’elle a engendrée, l’accès à la compréhension pouvait bien se diviser par tranche d’âge. L’expérience culturelle était, quant à l’utilisation des outils de communication et de décryptage (écriture et lecture) partagée par toutes les classes de la société. Avec la diversification de ces outils, il y a aussi diversification des expériences. Dorénavant la société se tribalise et se réorganise autour de centres d’intérêts et nous constatons l’émergence d’une foule de communauté d’intérêts qui sont parfois antagonistes et très souvent mélangés dans les âges. Une des plus anciennes de ces communautés, c’est, par exemple, les utilisateurs des motos Harley Davidson (enfin, pour la moto, il faut quand-même avoir l’âges, du permis !).

En fait, il existe et il existera toujours une communauté d’intérêt qui aime les explications et l’exégèse du texte biblique, mais elle ne sera de loin plus majoritaire. Le danger, c’est que l’église et les organisation spécialisées dans la diffusion de la Bible ne servent plus qu’une communauté d’intérêt, celle des « exégètes » et des lecteurs au détriment de tout le reste. Il ne faut non plus se faire des illusions. Il n’y a que Dieu qui puisse répondre à l’ensemble des besoins spirituels et culturels de la société. Nous, nous ne pouvons que tendre vers l’agrandissement de nos espaces de communications. Il faudrait peut-être développer des synergies avec d’autres organisations pour animer un réseau pluriculturel, mais qui a le même objectif : mettre les gens au contact du message de la Bible. Nous avons toujours tendance à nous joindre avec des gens qui nous ressemble. Dans ce cas, il faudrait trouver des liens avec ceux qui sont totalement différents de nous.

Cet abandon des « dogmes » fondateurs, ou disons plutôt la marginalisation de ces « dogmes » entraîne un profond changement de mentalité. Beaucoup de personnes dans nos organisations en sont conscientes, mais peu sont capables de réaliser les changements. Pour changer, il ne faut pas seulement des idées, de nouveaux concepts, il faut également les hommes et les femmes pour les réaliser. La génération des leaders classiques pour ne pas dire anciens sera toujours composée d’« immigrés » dans cette oralité électronique. J’en fais partie. Ce qu’il faudra trouver, c’est des « natifs » et ils ne sortiront pas forcément du système universitaire actuel. Il ne faudra plus miser sur les diplômes, mais sur les talents, les charismes et les créatifs.

4. Comment ne pas perdre l’impact en matière de méditation de la Bible ?

Il y a possibilité d’inverser la vapeur, à condition de repenser le fonctionnement et les objectifs de celle-ci. Personnellement, je ne mise pas sur l’évolution harmonieuse d’une ancienne structure, même si ses collaborateurs sont prêts à lâcher du lest et à se remettre en question. On ne change pas de culture comme de chemise et la culture est quelque chose de tellement inné que si on y touche, on touche à l’identité d’une personne. Perdre une partie de son identité, même pour une organisation, revient à laisser la porte ouverte à l’instabilité et à long terme à la destruction. Il y a trop de souffrances liées à l’acculturation, demandez à des immigrés ce qu’ils en pensent !

Voici donc quelques pistes de travail pour empoigner le problème :

4.1 Garder l’ancien en le re-dynamisant
Paradoxalement, on pourrait penser qu’il faut totalement abandonner ce que l’on a fait jusqu’à maintenant. Je dirais plutôt, qu’il faudrait lui assigner la place qu’il a vraiment dans la société. Il existe toujours des lecteurs et des gens passionnés par les livres. En voulant nous adapter à l’oralité électronique nous avons souvent baissé le niveau d’écriture et de réflexion de nos productions pour rejoindre plus de monde, mais en réalité on en a perdu. Ces lecteurs restent une « tribu » qu’il faut soigner correctement. Bien sûr, la lecture a changé sous l’influence de la nouvelle culture, mais je trouve dommage la déconstruction qu’on a opérée dans le domaine des éditions écrites.

4.2 Nouveau développement
Développer à côté de la structure actuelle classique de nouvelles entités qui fonctionnent pleinement dans l’oralité électronique. Elles n’auraient pas la tâche de relooker les productions existantes. Elle devrait créer des approches complètement en adéquation avec l’oralité électronique. Avec des gens qui ne viennent ni du domaine de l’enseignement, ni du domaine de la théologie (en tout cas dans l’état actuel). Ce qui ne veut pas dire que cette équipe de travail ne peut pas consulter certains théologiens, mais ce n’est pas un théologien, ni un pasteur qui devra en être le responsable principal. Privilégier des personnes qui viennent du domaine des mass-medias électroniques : réalisateurs, scénaristes, vidéastes, dessinateurs, graphistes, concepteurs de BD, acteurs, comédiens, metteurs en scène ou en onde, producteurs de cinéma, présentateurs de télé, webmaster, artistes de tout bord, informaticiens, etc.

Idéalement, ce serait que chaque nouvelle organisation possède son propre pôle d’oralité électronique, mais vue la quantité nécessaire de métiers différents, c’est pratiquement impossible. Il faudrait donc créer un réseau européen ou ces organisations mettent en commun leurs différentes compétences ou bien que chaque organisation se spécialise dans un domaine spécifique tout en distribuant les produits de tout le monde. Il pourrait y avoir dans un pays un pôle BD, dans un autre un pôle audio, dans un autre un pôle vidéo, un autre serait spécialisé sur les téléphones portables, etc. Il est clair qu’une seule organisation ne pourra pas répondre à tous les besoins. Là aussi, il faudrait faire tomber un « dogme », celui de l’autonomie de chaque organisation !

4.3 Nouveau style de management
Le plus dur ce sera probablement de faire co-habiter un service dédié d’une part au lectorat classique et d’autre part aux adeptes de l’électronique. Les fonctionnements d’équipe sont complètement à l’opposé l’une de l’autre et pour rentabiliser une équipe de créatifs, il faut lui octroyer un espace de travail et de réalisation à part. Je ne parle pas uniquement d’espace physique, mais également d’espace social ou même d’espace « spirituel » pour ne pas dire théologique. L’organisation hiérarchique ou le pôle littérature et le pôle électronique seraient sous la même direction est à exclure. Il faudrait créer un réseau interne à chaque organisation avant de constituer un réseau externe avec les autres. Un réseau ne se manage pas d’une manière autoritaire. Son responsable est un animateur, un « géniteur », un concepteur, un accoucheur, un conseiller, et non un directeur.

Les changements que je propose ont des antécédents bibliques. Dans le Nouveau Testament, on verra que c’est Paul, un double-national politiquement et culturellement parlant qui a su promouvoir l’évangile dans le monde non-juif. Ce n’est pas Pierre, l’apôtre le plus important qui aurait pu réaliser cette tâche. En réalité c’était un « immigré » dans la culture grecque où Paul nageait comme un poisson dans l’eau. Le christianisme, dans un premier temps, pensait pouvoir réformer les communautés juives en Asie Mineure, mais finalement les chrétiens ont dû voler de leurs propres ailes. Certains juifs ont rejoint le nouveau courant, mais dans l’ensemble, ils sont restés réfractaires au message chrétien. Bien que cette non-entrée en matière des communautés juives soit plutôt d’ordre théologique, je pense qu’elle a aussi une origine culturelle. Il est toujours plus facile de lancer une nouvelle activité que de réformer une ancienne.

5. L’impact économique sur nos stratégies de développement

Au fil du développement des organisations liées à la Bible, elles ont dû aussi mettre en place des modèles économiques pour grandir. En général, ce fut ou c’est encore un alliage entre vente de produits ou de services, abonnements et dons. Or, c’est un modèle qui a de plus en plus de difficultés à survivre. Pour plusieurs raisons :

5.1 Les loisirs culturels, surtout ceux liés à l’internet deviennent gratuits
Toute la stratégie commerciale des grands ténors de l’internet (Google, Yahoo, Mozilla, Facebook, Youtube, Seesmic, Wikipedia, etc.) repose sur la gratuité. Bien sûr, ce n’est qu’une gratuité relative, mais en apparence l’internaute ne sort pas son porte-monnaie électronique pour avoir des informations essentielles de base. Sur le net, il y a toujours une possibilité d’obtenir ce que l’on veut d’une manière gratuite, il n’y a donc pas de raison de payer pour un service.

L’internaute ne veut pas se lier à long terme avec un site web. Il aime pouvoir butiner, surfer. La fidélisation est donc très aléatoire et quelqu’un qui n’est pas fidèle à une organisation ne va non plus la financer.

5.2 La génération des lecteurs était aussi la génération des donateurs
C’est bien là que réside le plus gros problème. Cette génération a été éduquée pour donner et elle a énormément investi dans la mission et dans l’évangélisation. C’est une génération qui est entrain de disparaître. Ce sont aussi des personnes qui faisaient confiance à des organisations. La nouvelle génération est plutôt méfiante vis-à-vis des ONG et donne plus volontiers à des amis ou des personnes qu’elle connaît personnellement.

5.3 Le vedettariat ponctionne énormément de ressources
Toute notre société de loisirs nous éduque à donner plus de crédit à la star, autant du point de vue notoriété que du point de vue économique. Les organisations chrétiennes ont tendance à fonctionner de la même manière.
Beaucoup des ressources de l’église sont mangées par des opérations de prestige qui n’apportent pas vraiment grand-chose à l’avancement du Royaume.

Dans cette notion de vedettariat, j’y inclus également tout l’univers musical qui accapare énormément de ressources. Est-ce que les nombreux festivals que nous organisons amènent régulièrement du monde à l’église ? Sont-ils aussi performants qu’on nous le fait croire, alors qu’ils coûtent des fortunes ? De plus, souvent ces festivals sont pilotés par des entreprises commerciales de diffusion privées qui ont tout intérêt à faire tourner le tiroir-caisse.

Le monde du multimedia est un univers qui coûte plus que celui de l’imprimerie, même si nous passons actuellement dans une démocratisation des techniques de communication. Il n’y qu’à voir les centaines de milliers de vidéos qui sont produites artisanalement sur Youtube, Dailymotion pour ne citer que les plus importants. Il est clair, que le pôle de l’oralité électronique ne peut pas se développer avec la même stratégie commerciale que celle utilisée pour le livre. Il faudra mettre au point une nouvelle manière de financer les activités futures.

Large est le chemin qui mène aux « cathédrales » de nos pays occidentaux, mais étroit est le chemin qui mène à une vie dépendante du Christ, celui qui s’est fait pauvre pour rejoindre les pauvres. Il faut arrêter de croire que nous allons rejoindre les « pauvres » de ce monde, avec la richesse de nos productions multimédia. La vraie richesse, c’est l’amour et la vraie pauvreté, c’est avoir trop d’argent !

Henri Bacher (Août 2007)

www.allobible.org
www.allobible.mobi
www.logoscom.org
http://fr.youtube.com/user/BibleTube
http://fr.youtube.com/user/BibleTubeEnfant

Questions pour une discussion en groupe dans le cadre de vos équipes de responsables
1. Est-ce que cette analyse est-elle réaliste? Henri Bacher, fait partie de la sphère des “enchanteurs”, n’est-il pas entrain de rêver ?

2. Est-ce que son analyse de civilisation est correcte ? Sommes-nous vraiment dans un changement culturel aussi profond comme il a l’air de le dire ? Ne sommes-nous pas simplement dans un soubresaut de l’histoire et non dans une révolution radicale ?

3. Admettons qu’il ait raison dans les grandes lignes, est-ce qu’on peut ainsi éliminer les grands “dogmes” de notre organisation ? En appliquant ce concept, il y aurait une rupture historique avec le passé. Est-ce qu’elle est gérable ? Est-ce qu’elle ne ferait pas fuir nos lecteurs fidèles qui nous soutiennent actuellement ?

4. Comment, pratiquement créer un pôle d’oralité électronique ? Qui serait partant pour une telle expérience ?

5. Qu’est-ce qu’il entend par “monastère” électronique ? Comment une organisation pourrait-elle mettre en route un tel concept ? Est-ce une idée sérieuse ou simplement un “gadget social” ?

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