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Réflexions autour de L’homme-Dieu ou le sens de la vie de Luc Ferry.

« Quand on commence à se poser des questions sur le sens de la vie ou de la mort, on est malade, car tout ceci n’existe pas de façon objective ».

Cette phrase est de Freud, et Ferry la cite au tout début de son livre : L’Homme-Dieu ou le sens de la vie.(1) Freud y dénonce une attitude commune : considérer que notre naissance, notre vie et notre mort auraient un sens extérieur à nous-mêmes. Nous aimons à croire, et particulièrement nous chrétiens, que notre vie aurait un sens, qu’il y aurait un but caché derrière les évènements qui la remplissent. Il y aurait un but caché à notre présence dans ce monde. Freud refuse une telle idée qui impliquerait le dessein d’une divinité, ou au moins d’une conscience supérieure à la notre.

Ainsi, selon Freud, et aussi beaucoup de nos contemporains, la vie n’a pas d’autre sens que celui qu’on lui donne, et celui qui prétend le contraire est malade, fou, déraisonnable. Le climat de tension qui règne aujourd’hui du fait des intégrismes religieux ne fait qu’accentuer ce sentiment. L’homme qui affirme que sa vie a un sens qui ne provient pas de lui apparaît bien souvent comme celui-là même qui n’hésite pas à tuer, à détruire, à obliger, à violenter au nom de ce sens, bien souvent le dieu en lequel il croit.

Nous pouvons, en face d’une telle attitude, en observer une autre, souvent taxée de conservatrice, voire de réactionnaire : dire que la vie ne trouve de sens que par Dieu. C’est pourtant là la position des chrétiens. Sommes nous conservateurs ? Sur le plan moral, peut être, mais là c’est un autre débat. Réac ? Je ne crois pas. Mais peut-être donnons nous le bâton pour nous faire battre ! Nombre de chrétiens ne cessent d’affirmer que l’humanité a perdu toute motivation, que les grands mythes, qu’ils soient religieux (Dieu, le paradis…) ou politiques (communisme, libéralisme, parfois même démocratie), ne sont plus considérés que comme des utopies absurdes et dangereuses, motivant violence et haine entre les hommes. Qui n’a jamais entendu dans nos églises : « l’homme d’aujourd’hui ne croit en rien ! » ?

L’homme croit nécessairement en quelque chose. Il croit qu’un Dieu existe ou qu’il n’en existe pas, il croit que Jésus est ressuscité ou qu’il est resté dans le tombeau. En logique on dirait qu’il croit en P ou en (non)P. Ce en quoi il croit change, mais ce n’est pas parce qu’il ne croit pas en Dieu, qu’il ne croit en rien. L’important pour nous chrétiens est de comprendre en quoi l’homme moderne peut croire, non seulement pour mieux le comprendre et lui parler, mais aussi pour mieux comprendre certaines de nos attitudes et considérations. De plus, annoncer à quelqu’un qu’il peut recevoir quelque chose qu’il n’attend pas n’est pas la manière la plus efficace de faire « de toutes les nations des disciples ». Ce serait comme donner à boire à celui qui meurt de faim…

Ferry considère également que l’homme moderne croit en quelque chose, qu’il n’est pas tombé dans le nihilisme le plus pur. Il va tenter de montrer comment une nouvelle spiritualité peut naître d’un humanisme laïc, comment l’homme moderne peut donner un sens à sa vie sans passer par une divinité ou la théologie. Il veut montrer que l’évolution de la pensée laïque, depuis les Lumières, obéit à un double processus : l’humanisation du divin, et la divinisation de l’humain.

L’humanisation du divin.

Le grand apport des philosophes des Lumières est de prendre en compte la subjectivité des personnes. Il s’agit pour eux de savoir comment un homme, dans la singularité de ses perceptions, peut connaître le monde, le comprendre, évaluer des actions, etc. Apparaît de manière déterminante dans la pensée la subjectivité. Chaque homme est unique, et, pour parler de manière imagée, il est le seul à être dans sa tête. Aussi, chacun aurait une manière qui lui est propre de percevoir le monde.

Dans une telle perspective un problème émerge : l’interprétation. Il s’agira alors pour les philosophes, et peut-être même pour les scientifiques, de comprendre ce qui permet aux hommes de communiquer. Peuvent-ils tous comprendre un texte de la même manière ? Pouvons nous comprendre la Bible, ou les autres grands textes religieux, d’une manière précise et singulière? Si oui, quelle est la juste compréhension? Des lectures psychologisantes des textes religieux, et particulièrement bibliques, apparaissent, par exemple celles de Drewermann. L’Ecriture est considéré comme un récit mythique, pleine de sens, mais ne revoyant à aucun fait historiquement réel. Elle serait comme les grands mythes de l’humanité, peut-être basée sur des évènements X ou Y, manifestant des changements dans les mentalités, mais ne renvoyant à aucun fait historique. Les textes nous parleraient alors en ce qu’ils nous questionneraient, nous obligeraient à chercher en nous-mêmes des réponses, comme ces contes que l’on raconte aux enfants.

Ferry distingue un autre signe de cette humanisation du divin dans l’évolution de la conception du mal. De mal personnifié, Satan, il devient LE mal, autrement dit une idée, à la rigueur une force, mais en aucun cas un être personnel. On en vient ensuite à considérer que le mal est avant tout ce que l’homme fait. C’est ce que dit Rousseau dans L’Emile. Le mal vient de l’homme et de lui seul. Le mal se sécularise, il ne finit par n’être plus que le fruit de l’éducation. Le violeur est violé dans son enfance, le tueur est traumatisé et ne fait que répéter des schémas comportementaux déficients… Ferry s’arrête ici. J’aurais envie d’aller plus loin encore. Le mal devient, du moins dans un certain état d’esprit, la simple désobéissance à la loi.

Le bien et le mal entrent dans la sphère de l’humain, dans l’esprit de l’homme. Dieu et le diable ne sont plus des personnes, supérieures en force et en intelligence, ni même des énergies transcendantes, mais des facettes de la conscience humaine. En termes philosophiques on parlerait d’une réduction du divin dans l’humain.

La divinisation de l’humain.

L’homme ne veut plus se sacrifier pour Dieu, ni même pour la Patrie. Il n’aurait plus de devoirs. Il ne voudrait plus que vivre dans la jouissance corporelle, dans l’émerveillement perpétuel des sens. Une telle analyse ne manque pas de pertinence, mais comme le souligne bien Ferry, elle est sans doute un peu imprécise ou incomplète. Certes, l’homme moderne aime la satisfaction des sens par l’art, la sexualité, le sport etc. Certes, il ne veut plus mourir pour une quelconque cause qu’il trouve absurde. Tout idée du devoir n’a pourtant pas disparu : ce qui maintenant motive l’homme, c’est lui-même. Il suffit pour s’en persuader de considérer le nombre toujours croissant d’œuvres caritatives, de missions humanitaires ou l’essor de la bioéthique. L’idéal à préserver n’est plus l’Eglise, ou la Patrie, mais l’humanité, et partant, l’homme.

La raison d’une telle attitude se trouve dans l’évolution du rapport au corps et dans la conception moderne de l’amour. L’amour devient le fondement sain des relations humaines, rôle endossé dans le passé par la communauté. Le mariage devient d’amour, la vie : privée. Si Dieu n’existe plus, l’homme garde toujours une spécificité par rapport aux animaux, il continue à s’interroger sur le monde. Il ne vit pas que dans le présent, dans l’émotion: c’est un être de raison. On peut noter que cette faculté nous fait percevoir de manière plus horrible encore la souffrance. Or le corps devient le siège de cet esprit. Il est le « temple » de l’esprit de l’homme. Il est donc sacré, c’est-à-dire saint et intouchable. De plus, parce que c’est sans doute par son esprit que l’homme se distingue du reste du vivant, lui aussi est sain ! L’homme, corps et esprit, devient sacré. Ferry parle de la naissance de « l’Homme-Dieu ».

Dès lors, on peut mourir par amour pour l’homme. L’idéal devient d’aimer « l’humanité », ou « l’homme », avant tout autre chose. Cet amour devient le but du devoir contemporain : la préservation de l’humanité.

L’homme peut il donner un sens à sa vie ?

Ferry montre en décrivant ce processus comment le sens qui dépasse l’individualité des personnes et leur subjectivité devient l’humanité, c’est à dire l’homme lui-même. En partant d’une réflexion sur la subjectivité, les mentalités ont évoluées et ont conduit à sacraliser l’homme et à en faire l’unique producteur possible de sens. C’est l’humanisme laïc. C’est l’individu qui décide de ce qui a de la valeur ou pas pour lui ; et l’humanité, qui dépasse cet individu, va déterminer la valeur des vies humaines.

L’homme moderne prétend donner un sens à sa vie. Mais en est il capable ? C’est par une construction historique que l’humanité devient ce qui donne du sens. De plus cette construction se fonde sur les capacités limitées de la raison humaine qui, du fait même de la subjectivité, ne saurait affirmer l’universalité de telle ou telle valeur. Par ses propres capacités uniquement, l’homme ne peut pas déterminer le bien du mal ou donner un sens unifié à sa vie. Ce sens doit venir d’ailleurs, d’une transcendance, d’un dieu. Or la transcendance moderne, nous l’avons vu, c’est l’humanité… qui est une construction humaine! Elle ne peut donc pas, en droit, endosser le rôle qui lui est donné. Du fait même de sa nature, elle tombe sous l’impossibilité de l’homme à déterminer des valeurs premières et universelles. Elle est donc un artifice, un trompe l’oeil théorique.

Ferry ne partage pas cette critique. Pour lui, la subjectivité permet effectivement de fonder une nouvelle spiritualité, plus authentique. Il ne me semble pas que les deux points de vue soient totalement contradictoires. Notre Dieu, Jésus, s’adresse à chacun de nous, dans notre spécificité. Il s’adresse à notre subjectivité, c’est à dire à notre individualité. Et c’est en tant qu’individu qui nous devons répondre à son appel. Jésus le dit souvent : « ta foi t’a sauvé ». Il dit bien TA foi, il ne parle pas de celle du voisin, de la communauté, mais bien de la foi de l’individu. Pensons à tous les prophètes qui avaient une mission propre, du fait de leur personnalité propre. Chaque membre de l’église est un membre spécifique du corps de Christ. On accuse souvent la modernité d’individualisme. Cet individualisme est pourtant fondé théoriquement et n’est en rien absurde. Il montre de plus l’intelligence de Jésus qui s’adresse à chacun selon ses spécificités ! Il peut aussi nous aider à annoncer l’Evangile à des personnes, et non plus à l’imposer par la force. Il permet aux conversions d’être plus véritables, d’être des conversions du cœur. L’individualisme nous force, comme Jésus, à nous adresser à chacun.

Nos contemporains font de l’amour le point le plus important de la vie. Ainsi l’amour donne un sens à leur vie : amour conjugal ou familial du conjoint ou des enfants ; amour fraternel entre les hommes… Le Dieu qui se révèle par la Bible et en Jésus est bien un Dieu d’amour, et aimer son prochain comme soi même est le plus grand des commandements ! Mais l’amour perd son sens s’il n’est pas déterminé par celui de Dieu. C’est parce qu’Il est bon avec ses ennemis que nous devons l’être avec les nôtres. C’est parce qu’Il nous aime que nous devons aimer nos prochains. En plus d’un commandement, c’est un constat. Aimer est une belle est bonne chose, mais sans une divinité ou une transcendance, l’amour perd son sens, il n’est plus justifié universellement, il ne devient plus que le résultat d’un désir d’épanouissement personnel ou de choix purement subjectifs. Dieu ne saurait se limiter à sa justice, à sa bonté ou à sa grandeur. Il est tout ça à la fois. Chacun de ses attributs se voit déterminer par les autres. Son amour est parfaitement juste, et sa justice est fondée sur son amour. Nous, chrétiens, avons une tendance à annoncer d’abord la culpabilité des hommes du fait de la justice de Dieu, et leur besoin d’être sauvé… Ce n’est pourtant pas trahir Dieu que de prêcher son amour. Il ne s’agit pas d’oublier sa justice, ou notre culpabilité. Ce serait blasphémer en reniant l’importance du sacrifice du Christ. Il s’agit de faire comme Jésus, de dire à chacun ce qu’il peut comprendre.

L’homme moderne ne peut pas donner de sens à sa vie, pas plus qu’à la vie. Ce sens ne peut venir que venir d’un dieu. C’est lui seul – parce qu’il nous dépasse, parce qu’il n’est pas soumis à l’emprisonnement de notre subjectivité, de l’histoire, du temps ou de la mort – qui peut donner un sens à chacune de nos vies dans sa totalité. Nous croyons que Dieu est tel que la Bible, et Jésus, nous le révèle. Face à la faiblesse de nos facultés, la seule démarche devient la confiance, la foi, et l’amour pour le Seigneur et le prochain. Notre seule sagesse est, comme Esaïe, de reconnaître l’autorité de Dieu et d’attendre humblement, et confiant en son amour, qu’il nous relève. C’est en acceptant la souveraineté et la sagesse du Dieu de la Bible que nous pouvons nous saisir du sens véritable de notre vie.

Une étude véritable de la subjectivité permet effectivement de renouer avec une spiritualité authentique, qui, selon moi, conduit à terme à reconnaître l’infinie grandeur et sagesse de Dieu, le besoin que nous avons d’être aimé par lui. Elle nous aide à être plus pertinent dans notre témoignage, mais nous invite aussi à l’humilité, au respect et à la compréhension du prochain. Nous devons parler à chaque homme selon sa spécificité, comme Dieu l’a fait pour chacun d’entre nous. Bref, nous devons être le sel de la Terre !

Olivier Sarre, Février 2008

1) FERRY Luc, (1996), L’Homme-Dieu ou le sens de la vie, Paris, Le livre de poche, 2002, 184p.

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