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Un dossier et un auteur.

« Etre sorcier en 2007 », c’est le titre d’un dossier paru dans un récent numéro de « Témoignage Chrétien » (25 octobre 2007). « Qu’est ce que la sorcellerie concrètement en France aujourd’hui ? ». A travers plusieurs interviews, Henrik Lindell répond à cette question.
Henrik Lindell s’est aussi adressé à un prêtre catholique : Joseph-Marie Verlinde connu pour un itinéraire spirituel au cours duquel il s’est confronté à différentes formes de religiosités orientales. En effet, tout en ayant exercé une activité professionnelle dans la recherche scientifique en chimie nucléaire, Joseph-Marie Verlinde a participé à la quête spirituelle des années 68. Il a pratiqué la méditation transcendantale. Il est parti en Inde dans un ashram où il a ensuite rencontré Jésus d’une manière inattendue. Puis il a étudié la théologie et est devenu prêtre en 1983. Il est moine à la fraternité monastique de la famille Saint Joseph. Joseph-Marie Verlinde a écrit plusieurs livres : « Le christianisme au défi des nouvelles religiosités », « Parcours de guérison intérieure » et « Des impostures antichrétiennes. Des apocryphes au Da Vinci Code ». Sur un site internet : www.final-age.net , il traite « du Nouvel Age, des mystiques naturalistes, des arcanes de l’ésotérisme, de l’occultisme ou du spiritisme ». On y trouvera également son parcours biographique.

En 2002, à propos de cet ensemble de questions, Joseph-Marie Verlinde a été appelé à prononcer les conférences de carême de Notre-Dame.
L’interview de Joseph-Marie Verlinde n’ayant pas trouvé place dans le dossier de « Témoignage Chrétien », nous publions ici cet entretien. Cependant, cette contribution était initialement destinée à s’inscrire dans un ensemble où des points de vue différents étaient apportés. Dans une séquence relativement courte, elle aborde des problèmes complexes à partir d’un univers catholique spécifique. Il nous paraît donc utile, dans l’esprit de Témoins, de mettre en perspective cette contribution en apportant brièvement quelques éclairages complémentaires.

Une conjoncture historique et sociologique.

Et, tout d’abord, il nous paraît utile de rappeler l’apport des sciences sociales qui permet d’éclairer l’apparition et le développement des religiosités nouvelles. A cet égard, le livre de Frédéric Lenoir : « Les métamorphoses de Dieu. La nouvelle spiritualité occidentale » (Plon, 2003), nous présente une analyse historique et sociologique des évolutions de la pensée dans le domaine spirituel au cours des dernières décennies (ouvrage analysé sur le site de Témoins : groupe de recherche, bibliographie). L’auteur, devenu rédacteur en chef du « Monde des religions », nous offre également un site internet : www.fredericlenoir.com, dans lequel sont publiés ses éditos et ses articles. On pourra ainsi y lire une contribution sur l’ésotérisme paru dans le « Nouvel Observateur » (rubrique : grands entretiens). Nous renvoyons le lecteur à sa définition de l’ésotérisme, « un mot fourre tout qui recouvre des choses très disparates ». L’adjectif « ésotérique », lui, est antérieur et vient d’un terme grec qui veut dire : « aller vers l’intérieur » par opposition à une autre notion : « vers l’extérieur ». La mouvance ésotérique est une réalité complexe, diversifiée, dans laquelle s’inscrivent des démarches inacceptables pour la foi chrétienne comme l’approche gnostique, mais qui est aussi un lieu d’observation de mouvements de pensée de grande ampleur qui s’y manifestent, mais ne s’y réduisent pas. Ainsi l’approche globale, systémique de l’univers ne peut se confondre avec le Nouvel Age et ouvre un champ nouveau à la réflexion chrétienne.

De la définition et de l’usage des termes : le magique.

Ces évolutions de pensée appellent un discernement qui requiert une définition attentive des concepts et évite des réactions viscérales entraînées par la peur de l’inconnu. Par exemple, le terme de magie peut être employé aujourd’hui dans des acceptions différentes. Il peut renvoyer à des manipulations inacceptables en lien avec des identités dangereuses. Mais, dans la perspective du « réenchantement du monde » évoqué par certains observateurs, un univers magique » peut s’inscrire dans le renouveau de l’imaginaire et de la pensée mythique. Dans ce contexte, il peut enrichir la pensée chrétienne comme C.S.Lewis et Tolkien l’ont montré avec un immense talent.
La parution récente des “Harry Potter” s’inscrit dans cet univers culturel”. Comme le montrent les auteurs de « A handbook on myth and fantasy. From Homer to Harry Potter » (Brazos Press, 2006), la magie mise en œuvre par les héros positifs da la saga Potter est l’expression de pouvoirs naturels sur développés et non le recours, à de mauvaises fins, à des entités extérieures. Plus généralement, il nous faut réfléchir aujourd’hui aux potentialités nouvelles des rapports entre l’homme et la nature. Et, de ce point de vue, des perspectives nouvelles s’ouvrent, notamment dans la prise en compte d’apports provenant de civilisations extérieures à la sphère occidentale.

La sorcellerie, hier et aujourd’hui.

Tout bouge aujourd’hui. Tout circule d’une façon étonnante et, d’une façon où les concepts se déforment parfois. Constatons les faits et gardons, quant à nous, une exigence intellectuelle indispensable pour y voir plus clair. Evitons d’accroître les malentendus et les amalgames. Ainsi si la reprise par certains d’une tradition païenne s’accompagne d’une référence aux sorcières persécutées à une triste époque de la chrétienté, il faut y voir plus clair. De ce point de vue, la rubrique de Wikipedia : « Christian view on magic », comme le texte de Stephen Hayes : « Christian response to witchcraft and sorcery »
(http://hayesfam.bravehost.com/WITCH1.HTM) apportent de précieux éclairages.

Qu’entend-on par sorcellerie ? Et, en traitant du phénomène dans son acception la plus courante : des pratiques dangereuses, nuisibles et condamnables, il est intéressant de voir les évolutions des attitudes chrétiennes vis à vis de ce phénomène. Les textes précités font état, dans les premiers siècles du christianisme, d’une saine assurance des chrétiens fondés sur la foi en la puissance de Christ ressuscité. Puis, à partir du début du second millénaire, et surtout du XVè au XVIIè siécle, cette assurance a fléchi, et dans un contexte totalitaire, ce fléchissement s’est accompagné d’odieux massacres de « sorcières ». Il a fallu l’esprit critique des Lumières pour mettre fin à cette situation. Mais on a basculé alors dans l’excès inverse : la négation du phénomène. Les chrétiens eux-mêmes influencés par cette mentalité sont démunis. Stephen Hayes rappelle, à titre de parabole un épisode biblique. Dans le livre de l’Exode, les serpents engendrés par les magiciens d’Egypte sont dévorés par le serpent plus puissant suscité par le bâton d’Aaron. La puissance de Christ ressuscité est plus forte que toutes les manifestations adverses. C’est un appel à un renouveau spirituel, mais éclairé par une observation des faits.

A la suite de cette mise en évidence de différents espaces de réflexion balisant un champs particulièrement complexe, nous voici à même d’accueillir la contribution de Joseph-Marie Verlinde : « les pratiques occultes sont mauvaises en soi ». En l’interrogeant sur la sorcellerie, Henrik Lindell nous permet d’accéder à un enseignement fondé sur une expérience, une expertise et une connaissance approfondie de la doctrine catholique. Voilà donc un apport pour le discernement, et, en complémentarité avec d’autres regards, un texte qui ouvre des pistes de réflexion.
Jean Hassenforder

Entretien avec Joseph-Marie Verlinde recueilli par Henrik Lindell.
« Les pratiques occultes sont mauvaises en soi ». Que pense l’Eglise catholique de la sorcellerie

1- La religiosité ésotérique, notamment à travers la sorcellerie, suscite un intérêt de plus en plus important. Qu’y a-t-il de si séduisant ?

L’ésotérisme donne accès à une « gnose », c’est-à-dire à un savoir prétendument salvifique, délivré au sein d’une tradition initiatique. Le contenu de ce savoir varie dans la présentation, mais le fond demeure inchangé : il s’agit de la révélation de la divinité naturelle de l’homme. L’initiation au cours de laquelle cette connaissance théorique est transmise, consiste dans le « transfert d’une influence spirituelle » (René Guénon), qui permet au néophyte de s’ouvrir aux niveaux subtils (occultes) du réel. Il est clair que sur l’horizon de la philosophie panthéiste à laquelle adhère l’ésotérisme, il ne saurait y avoir de « Sauveur » au sens chrétien du terme. La « chute » n’est pas une rupture d’Alliance entraînant la perte de la grâce divine, mais la descente de la monade (l’étincelle divine individuelle) dans la matière (« involution »). Le « salut » consiste dès lors dans le mouvement de retour de la monade vers la Source – c’est-à-dire vers la pure Énergie divine indifférenciée – d’où elle est émanée (« évolution »). Dans un univers de part en part divin, il ne saurait y avoir de mal ; la distinction entre le bien et le mal est dès lors purement subjective et fonction du degré d’évolution de la monade.
Nous pressentons ce qu’une telle proposition peut avoir de séduisant dans le contexte de l’individualisme et du relativisme ambiants. Chacun évolue selon sa propre trajectoire, assumant le « karma » qui est le sien au cours de l’incarnation présente, en attendant d’explorer d’autres possibilités dans une incarnation future.

2- Pourquoi l’Église catholique n’arrive-t-elle pas à mieux prévenir contre des croyances manifestement malsaines ?

Je crois que nous avons tendance dans l’Église actuelle, à minimiser l’influence de la pensée néo-gnostique et des pratiques occultes. Au niveau des Églises locales, la mise en garde contre l’influence des nouveaux mouvements religieux – en particulier se réclamant de l’ésotéro-occultisme – est souvent accueillie avec scepticisme, comme s’il s’agissait d’un phénomène marginal qui ne mérite pas qu’on s’y intéresse. Qui s’étonnera dès lors qu’un nombre important de chrétiens – même parmi les pratiquants – croit pouvoir concilier une vie de foi avec des pratiques relevant de l’occultisme ? Certes il s’agit rarement de « sorcellerie » à proprement parler ; mais dans leur exploration des thérapies alternatives, bien des chrétiens intègrent sans le moindre discernement, des techniques s’appuyant sur la manipulation des énergies occultes – je pense par exemple au reiki (1), largement diffusé parmi les croyants. (1. Reiki est une médecine non conventionnelle japonaise basée sur des soins énergétiques par imposition des mains, ndlr)

3- Un chrétien peut-il se livrer à des pratiques de sorcellerie ?

Il n’est sans doute pas superflu de préciser ce que nous entendons par ce terme. La magie est l’utilisation des forces occultes en vue d’influer sur la nature, les événements, les personnes. Si l’action tend à une fin « bonne » – la guérison d’une maladie, le rétablissement d’une relation d’amour, la résolution de problèmes économiques, le succès d’une entreprise, etc. – on parle de « magie blanche » ; si la finalité est mauvaise, c’est-à-dire si les buts sont maléfiques – procurer des maladies, le malheur ou la mort – on parle de « magie noire » ou de sorcellerie.

Il est clair que d’aucune manière le chrétien ne peut justifier le recours à – ou la pratique de – la sorcellerie, puisqu’elle est mauvaise quant aux fins qu’elle poursuit et aux moyens qu’elle utilise. La sorcellerie sous quelque forme qu’elle se manifeste, fait partie des œuvres qui écartent du Royaume de Dieu (Ga 5, 20), si bien que l’Apocalypse exclut de la Jérusalem céleste les « menteurs » et les « sorciers » en tout genre (Ap 9, 21 ; 18, 23 ; 21, 8 ; 22, 15).
Si les chrétiens sont en général d’accord pour condamner la sorcellerie, bon nombre d’entre eux défendent cependant la légitimité du recours à la magie blanche, en raison de sa finalité « bonne ». Il ne faudrait cependant pas oublier que « la fin ne justifie pas les moyens ». Or le discernement des Écritures sur ce point est très clair : les pratiques occultes sont mauvaises en soi, et leur recours n’est dès lors jamais licite. C’est pourquoi le Catéchisme de l’Église catholique ne distingue pas entre magie blanche et noire (sorcellerie), les condamnant indifféremment toutes les deux – tout en soulignant que l’intention mauvaise ou le recours aux forces démoniaques aggravent la malice de la sorcellerie (CEC, 2117).

5- La sorcellerie telle qu’elle est pratiquée par ceux qui se réfèrent à des croyances païennes est-elle donc l’œuvre de ce que l’Eglise appelle « le diable » ?

(…) Tous les magiciens reconnaissent qu’ils tiennent leurs pouvoirs des entités gouvernant les énergies occultes qu’ils utilisent dans leurs actions magiques. La cosmologie ésotérique est particulièrement complexe ; précisons seulement que le spectre des énergies occultes peut se différencier en sept « couleurs » ou sept niveaux, le dernier étant notre monde matériel. Le magicien tente d’influencer le cours des événements dans notre monde en agissant sur le cinquième plan, nommé le plan astral. Il va donc invoquer des entités astrales pour obtenir leur collaboration dans l’utilisation de cette énergie particulière à des fins pratiques. La condamnation sévère de toute forme de magie par les Écritures laisse sous-entendre que ces mystérieuses entités gouvernant les plans occultes pourraient bien être des démons. Saint Augustin l’affirme explicitement, et ce discernement sera confirmé par le Magistère tout au long de l’histoire de l’Église. (…)

6- Que répondez-vous à ceux qui estiment que beaucoup de chrétiens pratiquants, catholiques en particulier, succombent à la superstition et à la pensée magique lors de certains rites ?

Dans la Somme Théologique, Saint Thomas définit les formes perverties de pratiques cultuelles que nous appelons « superstition », comme de la « religion pratiquée avec excès ». Le terme « excès » n’est pas à prendre ici au sens quantitatif : il signifie que la dévotion n’est pas rendue à qui de droit, c’est-à-dire à Dieu seul ; ou qu’elle est pratiquée d’une manière indue. Rendre un culte à une créature est un acte d’idolâtrie qui appartient à la première « espèce » de superstition. Vouloir soustraire à Dieu « de force » des informations par divination fût-ce dans un contexte « chrétien » est un acte de superstition de la seconde espèce – comme par exemple : ouvrir la Bible à tout bout de champ pour « obliger » Dieu à répondre à nos demandes.

La superstition peut même s’insinuer jusqu’au cœur de pratiques cultuelles autorisées : la Tradition dénonce sous le terme d’« art notoire » les exercices de piété – en soi respectables – qui doivent être accomplies selon une procédure codifiée, dans le but de produire « immanquablement » l’effet escompté. Il est clair que ce genre de pratique, dont l’intention n’est plus la glorification de Dieu mais l’obtention « certaine » d’un résultat, n’est rien d’autre qu’une pratique magique condamnable, qui prétend manipuler le divin et le contraindre à répondre à nos exigences.

En ce qui concerne le port des médailles, la dévotion portée aux reliques et bien d’autres pratiques de la religiosité populaire, saint Thomas nous ramène toujours avec beaucoup de bon sens à la vérification de la finalité, qui ne peut être que la gloire de Dieu et notre conversion. Je le cite : « Si le port des reliques est un témoignage de confiance en Dieu et en la protection des saints de qui elles proviennent, cela n’a rien de défendu. Mais si l’on attribuait de l’importance à quelque vain détail, par exemple la forme triangulaire du reliquaire, ou autre futilité sans rapport avec l’honneur de Dieu, il y aurait superstition et péché ».

7- L’ésotérisme peut-il aussi apporter aux chrétiens des choses utiles ?

Tout n’est probablement pas faux dans les doctrines ésotériques ; mais comment faire le tri dans cette masse d’informations touchant tous les domaines, de la cosmogonie à l’anthropologie en passant par la théorie de l’évolution ? D’autant plus que si les écoles ésotériques convergent sur un certain nombre de points, les divergences ne sont pas moins notables. Peut-être une étude comparée des différents courants de pensée néo-gnostiques permettrait-elle de dégager une vision commune, en particulier en ce qui concerne les fameux « niveau » et « corps subtils » – invoqués comme cause explicative du fonctionnement de la magie, mais aussi des phénomènes comme les NDE (Near Death Experiences). L’intérêt demeurerait cependant très limité car ces hypothèses demeurent scientifiquement invérifiables, ne jouissant même pas de l’objectivité faible (reproductibilité des résultats indépendamment des expérimentateurs).
Enfin et surtout, si la Révélation ne souffle mot de ces mondes parallèles, n’est-ce pas parce que leur fascination risque de détourner le croyant de la recherche du Royaume des cieux ? Nous ne sommes pas appelés à devenir les magiciens de ce monde, manipulant des forces occultes avec la complicité des esprits ténébreux, mais les prêtres du monde à venir, accueillant la grâce divine pour nous mettre au service du « Christ, en qui Dieu a voulu que toute chose trouve son accomplissement total » (Col 1, 19).

Recueilli par Henrik Lindell

i -Thomas d’Aquin, « Religio supra modum servata », Somme Théologique, IIa IIae, 9.92-96.
ii – Thomas d’Aquin, Somme Théologique, IIa IIae, q.96, a.4, ad. 3.

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