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A l’occasion de la sortie du livre « L’appel du Bronx ». Un entretien.

Pierre Raphaël est prêtre de la Mission de France. Il a longtemps travaillé à New York à Rikers Island, la plus grande prison au monde. En 1993, avec un équipe de religieuses, de laïcs et deux autres aumôniers de prison, il a créé une alternative à l’incarcération : la Maison d’Abraham. Le taux de récidive des détenus qui en sortent est beaucoup moins important que pour les prisonniers sortis d’un centre de détention classique. En général, il s’agit d’hommes condamnés pour vente de stupéfiants, vol à main armée et différentes formes de violences. La Maison d’Abraham propose une démarche et un accompagnement spirituels. Elle est financée par des fondations privées et bénéficie du soutien du diocèse de New York.
Originaire de Millau dans l’Aveyron, Pierre Raphaël a été ordonné prêtre en 1961. Sa vie, que l’on peut prendre comme un véritable exemple, est un peu le résumé de ce que l’Eglise catholique inspirée de Vatican II peut représenter de véritablement évangélique pour nous tous. Prêtre ouvrier, influencé de son ami le cardinal Marty, il a toujours su rester proche des gens modestes. Pour Pierre, charité et justice vont nécessairement de pair, mais rien n’est possible sans la foi. Il vient de publier son autobiographie « L’appel du Bronx » (Presses de la Renaissance, 246 pages, 17 euros). Préfacé de Henri Tincq, ce livre est tout simplement une perle. Il devrait être lu par tous ceux qui entendent agir au nom de leur foi chrétienne et qui s’intéressent à l’évolution actuelle de l’Eglise catholique. Pierre ne se permet pas de critiquer l’Institution ou le Vatican. Cela ne l’intéresse pas. Il se contente de témoigner de ce que le Christ fait dans sa vie et dans celle de certains prisonniers. Ceux qui veulent savoir plus sur l’approche spirituelle et les méthodes de Pierre Raphaël pourraient aussi lire son très beau « Notre Père qui es en enfer » (Desclée de Brouwer, 1997). L’auteur y explique comment, au moyen de prières et de travail sur soi, des prisonniers retrouvent la vie et la dignité.
Pierre vit au coeur du South Bronx, un endroit défavorisé de New York. De passage à Paris en octobre dans le cadre du lancement de son livre, il nous a accordé cet entretien.

Qu’est-ce que l’appel du Bronx ?

Ce sont des gens de la prison qui ne demandent qu’à rencontrer du monde. Je me souviens du jour de Noël en prison, l’attente dans les yeux des gens… Je pense aussi à tous ces enfants dans le Bronx. Ils sont démolis et leur familles sont cassées dans une société beaucoup trop violente. Il me semble qu’une réponse spirituelle peut faire partie de la solution.

Voyez-vous des différences importantes entre la France et les Etats-Unis ?

Non. Mais on trouve une certaine facilité de vie à Paris par rapport à ce que je vois à New York. L’Amérique est à la fois démesurée et increvable. Là, ça peut craquer, mais de l’autre côté quelque chose peut marcher.
Comment passe-t-on de Millau en Aveyron que vous aimez tant à la mégalopole new-yorkaise ?
Au fond, il s’agit d’une acceptation. Toute ma vie, je n’ai eu qu’à accueillir. Je n’ai pas été forcé à faire d’énormes choix déchirants. A part le fait d’être prêtre, qui correspond à un choix profond. Chaque fois que j’ai posé le pied dans ma traversée d’eau, si l’on veut, j’ai trouvé une pierre, quelque chose qui me tient.
Assez paradoxalement, j’ai appris que j’allais à New York en 1970 quand j’étais dans le désert de Sahara. Je vivais alors une expérience très riche avec les frères de Foucauld tout en restant proche de la Communauté de la Mission de France. J’essayais de me nourrir d’une double spiritualité. Charles de Foucauld était moine, prêtre, missionnaire et homme du désert. Il y a beaucoup de maisons pour abriter le mystère de Dieu.
D’où est venue l’idée de la Maison d’Abraham ?
J’ai commencé à rendre visite aux prisonniers en 1970 comme aumônier. Il devint vite évident pour moi qu’une fois dehors, les gars qui sortaient perdaient vite leur force. En prison, vous avez une communauté, des amis. Vous êtes institutionnalisé. Il fallait donc une alternative à l’incarcération pour les détenus en fin de peine. La Maison d’Abraham accueille des gens en dehors de la prison mais avec des règles strictes. On y travaille et on s’insère progressivement à la société. Notre travail est de faire redécouvrir que la vie peut être faite de dignité.
Est-il important d’avoir la foi ?
Pour moi, la foi est la seule réponse à l’immensité des problèmes que je rencontre. Mais on ne met pas la pression sur les gens. Lors d’un séminaire avec des détenus, on peut par exemple envisager le travail comme une façon d’adorer Dieu. Ceux qui l’acceptent y participent. Prochainement, on va faire une retraite spirituelle consacrée à l’oraison et l’eucharistie. C’est une ouverture à la parole de Dieu, une attente intérieure. Les gens pourront découvrir que la prière libère. C’est comme un autre monde. Nous sommes tous plus ou moins religieux. Chacun a son chemin et sa rencontre avec Dieu. Mais il faut que cette rencontre ait lieu.
C’est cette dimension spirituelle qu’on voulait intégrer en créant la Maison d’Abraham. Je pense au chapitre neuf de l’évangile de Marc. Tout le monde cherche à guérir un enfant plein d’anormalités. Ca ne marche pas. Finalement, on demande à Jésus de le faire. Ce qu’il fait. En précisant qu’il s’agit d’une maladie que l’on guérit seulement par la prière (Marc 9:14-29).
Pensez-vous qu’une telle alternative pourrait marcher en France ?
C’est mon espoir (1). Cela pourrait permettre de réduire la surpopulation et la violence dans les prisons en France.

Pourquoi y a-t-il de moins en moins de prètres investis dans ce type de mission ?

C’est une question de priorité pour l’Eglise. Mais je ne veux pas juger le monde auquel j’appartiens. Il y a aussi le mystère de Dieu. Chacun rattrape le choc de l’Evangile comme il le peut. Or il faut recevoir ce choc. Quelqu’un disait : « on ne connaît pas le christianisme, il n’a jamais commencé ». C’est vrai, on n’a jamais mis en œuvre l’Evangile, mais il y a des invitations à vivre ce que l’on a appris.
Pourquoi y a-t-il de moins en moins de croyants ?
On se remplit de choses vides. C’est la course à l’argent. On consomme, on veut tout dans l’instant, on ne sait plus apprécier les choses. Se déclenche alors le sentiment de l’inutilité de Dieu.

L’Eglise répond-t-elle d’une façon satisfaisante à la situation que vous décrivez ?

L’Eglise est le peuple de Dieu. L’Eglise a la couleur du monde. L’Eglise c’est nous. Mon pire ennemi, c’est moi, pas les autres. L’Eglise est loin de ce qu’il faut faire, vivre et être. Mais du pire peut sortir le meilleur et du meilleur peut sortir du pire. En prison, on le voit bien. Là, on se rend compte combien le monde peut changer. On a besoin de modèles. Par exemple Taizé, la communauté oecuménique en Bourgogne. J’apprécie beaucoup. Il y a une dimension religieuse forte et joyeuse. Là, il y a quelque chose à retrouver.

Recueilli par Henrik Lindell

1. Si vous voulez savoir plus sur la Maison d’Abraham, vous pouvez vous adresser à Pierre Raphaël, Abraham House, P.O. Box 305, Mott Haven Station, Bronx, NY, 10454, USA. Site : http://abrahamhouse.org

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