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Quand l’évangile rayonnait sur l’autre rive de la méditerranée, pour tout dire l’Afrique du Nord, est une période de l’histoire de l’Eglise que l’on n’évoque pas souvent. Trop lointaine ? Trop douloureuse à revisiter au regard d’aujourd’hui ? Le livre, pas récent lui non plus, de    Robin Daniel : « L’héritage chrétien en Afrique du Nord »* nous invite à faire le voyage. Ecoutons Mireille Boissonnat nous le présenter.

« Dans bien des régions d’Afrique du Nord subsistent, à ce jour, des ruines d’édifices chrétiens datant des tout premiers siècles de la chrétienté. Et quand bien même ces vestiges seraient maintenant oubliés, ou récupérés à d’autres fins, les noms de Tertullien, Cyprien, Augustin rappellent eux aussi le rayonnement de la foi chrétienne à partir des provinces romaines nord-africaines dans les premiers siècles.

 

Le terreau sur lequel la foi chrétienne va s’implanter, dès le premier siècle, était riche d’une longue histoire : des phéniciens avaient installé de petits comptoirs commerciaux le long des côtes méditerranéennes, puis été conquis par Alexandre. Devenus « carthaginois », ces commerçants avaient tissé des relations avec les autochtones de l’intérieur, les Imazighen. Et lorsque Rome, reprenant le dessus après les exploits d’Hannibal, étendit son empire et s’empara de Carthage, en 146 av. J-C, la colonisation s’accentua, gaulois, espagnols, dalmates, syriens et juifs venant ajouter leur sang et leurs coutumes au creuset carthaginois.

Les Imazighen étaient particulièrement ouverts aux religions monothéistes, bien que le culte des astres célestes, le respect des esprits domestiques, et plus tard la religion du dieu phénicien Baal-Hammon, et des divinités romaines forment le contexte religieux dans lequel l’Évangile arriva. Les ports d’Afrique du nord accueillaient de nombreux commerçants, voyageurs, et parmi eux, des chrétiens qui commencèrent à propager l’étonnante nouvelle du salut en Jésus-Christ. Ils apportaient dans leurs bagages des copies de l’Évangile de Marc, peut-être, ou une des lettres de Paul.

Une seule communauté est avérée au premier siècle, celle de Cyrène. Par contre, vers l’an 200, on connaît l’existence de nombreuses Églises solides et florissantes dans les actuelles Tunisie et Algérie. En 256 par exemple, des représentants de cinquante Églises d’Afrique proconsulaire (les côtes de l’actuel golfe de Syrte), et de vingt de Numidie (actuelles Tunisie et Lybie), assistent à une conférence à Carthage. L’Évangile avait pénétré tous les niveaux de la société, y compris les tribus de l’intérieur, non assujetties au contrôle impérial.

Vers la fin du deuxième siècle, Tertullien, né à Carthage et destiné à la profession de juriste, embrasse la foi chrétienne et va devenir un propagateur extraordinaire de l’Évangile. Berbère converti, il met ses talents d’apologète au service de cette vérité qui a transformé sa vie. Origène, quant à lui, né à Alexandrie dans une famille chrétienne, s’installe plus tard à Césarée, sur la côte palestinienne. Comme Tertullien, mais d’une façon beaucoup plus courtoise et spéculative, il est en désaccord avec les dirigeants influents de l’Église à Rome. Tous deux participent à des débats théologiques, concernant en particulier le montanisme, propre à l’Église d’Afrique du Nord.

Pendant les trois premiers siècles de son existence, le christianisme en Afrique du Nord demeure une religion illégale, subversive, en butte aux persécutions de l’empire romain. Tertullien a laissé un témoignage des premiers martyrs chrétiens mis à mort à Carthage en 203 ap. J-C. La mort de Polycarpe à Smyrne, celle d’autres chrétiens à Scillium (en Tunisie), à Alexandrie, et bien d’autres encore, sont rapportées dans des lettres. L’empressement au martyre, et les honneurs prodigués à ceux qui mouraient au nom de leur foi peuvent nous paraître excessifs aujourd’hui. Les chrétiens eurent particulièrement à souffrir durant le règne du premier africain couronné empereur, Septime Sévère, berbère lui-même. Et pourtant, les Églises d’Afrique du Nord allaient bel et bien survivre au plus puissant empire militaire que le monde ait jamais connu. Un phénomène caractérise d’ailleurs l’histoire de la chrétienté nord-africaine : l’effondrement en temps de paix de communautés chrétiennes qui s’épanouissent au moment de l’épreuve !

Au 3e siècle, les Églises jusque là indépendantes se transforment en une structure unifiée, l’Église catholique, dont Cyprien, contrairement à Tertullien, se fera l’avocat. Progressivement, les Églises locales placent à leur tête un responsable unique, vite considéré comme le représentant de Christ. Les liens, en particulier entre Rome, Carthage et Alexandrie, se font plus complexes, avec confrontations d’idées et fluctuations d’opinions.

Et pendant ce temps, l’Évangile poursuit son progrès dans l’arrière-pays, vers l’ouest et le sud. Des ruines de cimetières et d’édifices chrétiens s’y trouvent encore. Mais combien son impact aurait pu être plus profond si les évangélistes avaient traduit les Écritures en tamazight… !

Au 5e siècle, la polémique donatiste – à ses débuts, position extrême de refus de réintégration des chrétiens renégats lors des persécutions – est le contexte dans lequel émerge la personnalité d’Augustin. Les limites de cet article ne permettent pas de développer ce que furent sa vie, son œuvre, son influence, mais son rôle de défenseur de la Vérité fut exemplaire. Une conférence réunit, en 411, à Carthage, près de 600 dirigeants d’Églises, venus d’aussi loin que Tanger à l’ouest et Tripoli à l’est, pour moitié donatistes et catholiques. Augustin, dirigeant de l’Église d’Hippone, chef du parti catholique, va prendre le dessus. Le donatisme va alors très vite décliner. Mais du côté catholique, on ne profitera pas longtemps de la victoire, les Églises succombant bientôt à l’envahisseur vandale.

Ces derniers détruisirent tous les bâtiments des Églises, expédièrent les responsables à Rome, nommèrent des dirigeants, imposèrent leur dialecte et leur version du christianisme, l’arianisme. Augustin en avait écrit une réfutation convaincante, mais qui le lisait encore ?

Puis en 533, les troupes byzantines supplantèrent les vandales. Une stabilité relative s’installa. Mais durant tout ce temps, les communautés chrétiennes, déconcertées par les conflits doctrinaux, manquaient cruellement de nourriture spirituelle. Lorsqu’à partir de 647 déferle l’invasion arabe, bien peu de résistance pourra être opposée à la nouvelle religion qui s’implantera très vite, non seulement le long des côtes, mais dans l’arrière-pays des Imazighen. »

 

Mireille Boissonnat

Coup de cœur publié avec l’aimable autorisation de PLV, le journal de
l’UEEL (Union des églises évangéliques libres)

 

*  L’héritage chrétien en Afrique du Nord – Robin Daniel – Edition. Tamaris, 2008.

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