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Temps de crise. Nous savons que nos sociétés sont engagées dans de profondes mutations (1). Cependant aujourd’hui, les tensions s’accroissent et se révèlent au grand jour. Des alarmes se manifestent. On voit les signes du réchauffement climatique. Des tensions sociales s’installent. On observe une montée de violence et de haine jusqu’à une recrudescence de l’antisémitisme. La méfiance vis-à-vis de l’étranger grandit. Des pulsions autoritaires menacent l’exercice d’un pouvoir responsable. Cette situation inquiète. Ainsi a-t-on pu lire récemment un appel de Nicolas Hulot. Bien sûr, on n’adhère pas nécessairement à ses positions, mais on connaît la générosité de cette personnalité et son rôle pionnier dans l’écologie. Ce cri d’alarme s’exprime dans un ton juste et va à l’essentiel. Voilà pourquoi nous le  transmettons ici (2) :

Dans l’atmosphère actuelle…Ma réflexion personnelle sur “la somme de toutes les haines” :

La sentence du philosophe italien Gramsci semble cousue main pour la période que nous traversons « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

Ai-je la vue troublée ? Est-ce le changement climatique qui perturbe ma perception du réel ? Je vois s’agglutiner et s’exprimer au quotidien la somme de toutes les haines, de tous les mépris, l’addition de tous les rejets ; sans doute l’expression sordide de toutes les peurs : envers le politique, le flic, le nanti, le pauvre, le journaliste, la féministe, l’Europe, l’Etat, et plus tristement habituel encore, la haine du juif, du musulman, de l’homosexuel, de l’étranger, de l’autre… Pour beaucoup, le présent pèse, l’avenir effraie et les monstres intérieurs se libèrent. Mais au-delà de l’expression légitime des souffrances et des injustices, que nous devons affronter avec lucidité, rien ne permet de trouver la moindre justification à la haine, instituée en mode de pensée.

Même si j’ai toujours douté que nous soyons civilisés en profondeur, j’ai toujours espéré que ce siècle tire les dividendes de la paix. Jamais je n’aurais imaginé que, dans ce carrefour de crises, notre pire ennemi serait un ennemi intérieur. Je vois avec effroi notre société se fragmenter, se replier, se recroqueviller.

On dit que l’on entend le fracas des arbres qui tombent et pas le murmure de la forêt qui pousse. Alors, cette bile nauséabonde est-elle une goutte d’eau qui dissimule un océan de sagesse ? Ou, au contraire, est-elle l’émergence et l’expression de quelque chose de plus noir, de plus profond ? Je veux continuer à croire qu’il y a une société invisible, silencieuse, qui, à un moment, se dressera massivement contre cette bête immonde. Certains signes m’en donnent l’espoir : une jeunesse qui se mobilise, des initiatives collectives, des marches…

Sortons d’une sorte de tétanie qui donne à la haine un espace sans limite ! Chacun mijote ses petits préjugés comme si l’on avait l’éternité devant nous. Or, c’est le paradoxe tragique de l’instant, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la crise écologique nous place face à un destin commun et nous oblige à une approche universelle.
Là où les passerelles sont nécessaires, se dressent des murs, des barrières physiques ou virtuelles, notamment celles des idées reçues. Et comme dit René Char « partout l’essentiel est menacé par le superflu » et pire encore le faux dissimule le réel.

Nous devons agir dès maintenant de manière coordonnée avec une vision partagée ou nous allons tous sombrer comme des crétins ! L’heure est à l’écoute, à l’empathie, au discernement, à la coopération, à l’union, à l’humilité, si l’on veut une issue favorable.

Au risque d’être ridicule dans l’atmosphère actuelle, osons la confiance et la solidarité ! Allons chercher chez l’autre ce qu’il a de meilleur, ne voyons pas le mal partout, demandons-nous ce que l’on peut apporter pour construire le futur et non le détruire ! Passons de la prétention de tout savoir à la compréhension, à l’acceptation de la complexité. Basculons de la dénonciation stérile à l’élaboration féconde ! Nous avons déjà les outils technologiques, économiques, intellectuels, humains pour faire collectivement un saut qualitatif. Seule fait défaut une volonté commune. La vraie révolution que certains appellent de leurs vœux, c’est de mieux s’écouter pour se comprendre, de s’inspirer, de polir nos certitudes aux convictions des autres. Se battre, se déchirer, s’injurier, s’entretuer est un grand classique de l’histoire soyons moderne, faisons une révolution pacifique !

Un monde meilleur pour toutes et tous est encore possible mais à la seule condition de se libérer de la haine. Gardons à l’esprit que la solidarité ne peut être que notre seule boussole.

L’action collective requiert un état d’esprit fondé sur le respect mutuel. Nous nous reconnaissons dans cet appel à la confiance et à la solidarité.

Ici, à Témoins, dans une recherche à long cours, nous nous attachons à mettre en évidence les courants de pensée et d’action qui génèrent des manières nouvelle de contribuer au bien social et au renouveau écologique.  Nous voyons là une inspiration de l’Esprit et nous sommes encouragés par une vision d’espérance telle que nous communique, entre autres, le théologien Jürgen Moltmann (3). Jürgen Moltmann est souvent considéré comme le théologien de l’espérance.  Il  a ouvert aussi une théologie de l’écologie . Dans son livre : « Dieu dans la création » (4) , il écrit : « Dieu est « Celui qui aime la vie » et son esprit est dans toutes les créatures ».

Avec Moltmann, à travers les tempêtes, nous pouvons regarder en avant. « Un Dieu de l’espérance » qui marche devant nous et nous précède dans le déroulement de l’histoire, voilà qui est nouveau. On ne trouve cette notion que dans le paysage de la Bible. C’est le Dieu de l’Exode d’Israël qui marche devant son peuple dans une colonne de nuée le jour et dans une colonne de feu la nuit.. C’est le Dieu de la Résurrection de Christ, qui conduit les siens vers la vie éternelle dans le feu et le vent du Saint Esprit. Ce Dieu « habitera » au milieu de son peuple dans le pays promis et, à ce titre, « pays bien aimé », dans la nouvelle création de toutes choses. Ce « Dieu « habitera parmi les hommes comme le révèle l’Apocalypse » (21.3) ».  La Résurrection du Christ a ouvert un processus de « seconde création ». « De son avenir, Dieu vient à la rencontre des hommes et leur ouvre de nouveaux horizons qui débouchent sur l’inconnu et les incite à un commencement nouveau… Le christianisme est résolument tourné vers l’avenir et invite au renouveauLe foi est chrétienne lorsqu’elle est la foi de Pâques. Avoir la foi, c’est vivre dans la présence de Christ ressuscité et tendre vers le futur royaume de Dieu » (5). Cette perspective éclaire notre aujourd’hui.  Face à des attitudes de repli, d’enfermement ou d’évasion, elle nous donne de regarder en avant.

Dans un de ses livres majeurs : « Jésus, le messie de Dieu », Moltmann conclut sa réflexion par un texte très évocateur : «   Vivre dans l’espérance de la parousie va bien au delà de la simple attente, au simple attachement à la foi et au souci de tenir. Elle conduit à lui donner forme de façon active. Il s’agit d’une vie dans l’anticipation de ce qui vient, dans l’attente créative. Les hommes ne vivent pas seulement de traditions, mais d’anticipations… ». Le message de l’assemblée du Conseil Œcuménique des Eglises à Upsal en 1968, exprime parfaitement cette vision : « Assurés de la puissance de renouvellement de Dieu, nous vous adressons cet appel : Prenez part à l’anticipation du Royaume de Dieu et rendez visible dès maintenant quelque chose de la création nouvelle que le Christ accomplira lors de son jour » (6).

Aller de l’avant requiert ainsi discernement et esprit d’ouverture.

Dans l’Evangile, Jésus nous appelle à être attentif aux réalités de la vie pour discerner la voie de Dieu : « Il dit aux foules. Quand vous voyez un nuage au lever à l’occident, vous dites aussitôt : la pluie vient. Et il arrive ainsi. Et quand vous voyez souffler le vent du midi, vous dites : il fera chaud et cela arrive » (Matthieu 16.14, Luc  52.54-59). Cette parole a inspiré la théologie des signes des temps (7) qui est apparue au Concile Vatican II. N’est ce pas conjuguer la foi et la raison, une œuvre de sagesse ? N’est-ce pas faire appel à l’observation et aux leçons qu’on peut en tirer, ce qui peut être traduit, en notre temps par un usage des sciences sociales. C’est bien la démarche de Témoins dans son examen de la pertinence des pratiques d’Eglise, et, en regard, une analyse des courants d’innovation.  Telle Eglise, confrontée aujourd’hui à un mal profond, jusqu’aux pires dépravations, aurait intérêt à  se remettre en cause à travers la prise en compte d’une analyse sociologique et des effets systémiques que celle-ci mettrait en évidence.  D’autres pourraient rechercher une meilleure compréhension du monde actuel et des mutations en cours. Témoins poursuit sa recherche en publiant encore dans cette livraison deux articles  rapportant les travaux de la la sociologue française Danièle Hervieu-Léger (8) . Dans tous les domaines, la méthode scientifique faisant appel à l’observation et à une analyse de données peut éclairer les autorités responsables. Il en est bien ainsi pour le climat.

Aujourd’hui, dans un temps difficile, nous avons besoin de compréhension et de discernement. Nous avons besoin de confiance. Nous avons besoin d’espérance. C’est dans cet esprit que nous entendons l’appel de Nicolas Hulot et que nous entrons en dialogue.

C’est un appel qui rappelle les valeurs premières qui fondent une vie civilisée. Les valeurs qu’évoque Carl Sunstein dans l’article ici publié : « La grâce et son contraire en démocratie : l’irrespect (9) ». Ces valeurs-là sont également la marque de toute vie spirituelle. La haine détruit. La confiance construit. Et comme l’affirme Nicolas  Hulot. « l’heure est à l’écoute, à l’empathie, au discernement, à la coopération, à l’union, à l’humilité… Osons la confiance et la solidarité… ». Dans une dynamique d’espérance, Témoins partage cette vision.

Jean Hassenforder
28 février 2019

 

  1. « Un monde en mutation. La guérison du monde, selon Frédéric Lenoir » : http://www.temoins.com/un-monde-en-mutation-la-guerison-du-monde-selon-frederic-lenoir/
  2. Nicolas Hulot. 20 février 2019. Dans l’atmosphère actuelle… Ma réflexion actuelle sur la somme de toutes les haines » https://positivr.fr/nicolas-hulot-facebook-haines/
  3. « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann » : http://www.temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/
  4. Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988 (citation p8)
  5. Jürgen Moltmann. De commencements en recommencements. Une dynamique d’espérance. Empreinte Temps présent, 2015 (citation p 109-110). Voir : « Vivre dans l’espoir. de commencements en recommencements » : http://www.temoins.com/vivre-dans-lespoir-de-commencements-en-recommencements/
  6. Jürgen Moltmann. Jésus, le messie de Dieu. Cerf, 1993 (citation :p 462-463)
  7. « Théologie des signes des temps », sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Théologie_des_signes_des_temps
  8. « Comprendre le changement actuel du religieux dans notre manière de croire. La recomposition du religieux dans la modernité, selon Danièle Hervieu-Léger ». « Le Troisième Homme . une étape dans le processus français de déprise ecclésiale ».
  9. Carl Sunstein. La Grâce et son contraire en démocratie : l’irrespect

 

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